Apprendre à se laisser bercer – Le Délit
Apprendre à se laisser bercer
Par · 3 septembre 2019
L’importance de la matière pour la rêverie poétique selon Bachelard.
Image par Webmestre, Le Délit | Le Délit

Embarquez :  « L’être voué à l’eau est un être en vertige. » Voici ce que nous dit Bachelard alors qu’il nous propose une « étude philosophique complète de la création poétique ».

Gaston Bachelard, à la fois philosophe des sciences – ayant d’ailleurs suivi une formation en mathématiques – et philosophe de l’imaginaire, s’est consacré à partir de 1937 à une série d’essais sur l’imagination, où il essaya de retracer les sources de l’inspiration poétique au travers des quatre éléments. Il y aurait une « carence de la cause matérielle dans la philosophie esthétique », selon Bachelard. En effet, les images qui ne sont que de jeux formels ne peuvent vivre, car il leur manque la profondeur et l’enracinement de la matière dans notre imagination, ce qui leur confère la solidité et la constance sur laquelle l’œuvre poétique peut fleurir.

Bachelard nous explique que c’est par l’eau que l’on peut le mieux observer la substance de l’imagination, car l’eau endosse le rôle d’élément transitoire entre le feu et la terre. Les rêveries de l’eau peuvent certes nous apparaître parfois superficielles, mais elles sont en fait profondes et tenaces, intimes. « Ce n’est pas l’infini que je trouve dans les eaux, c’est la profondeur », disait Bachelard. Cela, car « l’eau est une réalité poétique complète  ». Elle apparaît à la fois corps, âme et voix. « Une goutte d’eau puissante suffit pour créer un monde et pour dissoudre la nuit », disait aussi Bachelard. Là, nous pouvons y voir une analogie du potentiel onirique de l’eau. Les différentes eaux soulèvent chacune des rêveries leur étant associées. L’Eau et les rêves se veut en quelque sorte un « essai d’esthétique littéraire  ».

Par l’écoute attentive de vers d’Edgar Allan Poe, de Paul Claudel et de Stéphane Mallarmé, le philosophe nous permet d’apprécier ce que la maîtrise poétique a de grand lorsqu’elle réalise la force de la matière imaginaire. Dans l’idée de suggérer aux apprentis poètes quelques pistes de réflexion, nous vous invitons à suivre Bachelard dans quelques-unes des régions de l’eau.

Les eaux claires

Avec une poétique de l’eau, nous ne pouvons échapper aux métaphores faciles et communes. Dans les eaux claires, il semble inévitable de retourner aux eaux miroitantes desquelles en ressort un narcissisme actif ; c’est d’ailleurs dans ce rôle actif que le narcissisme n’est pas névrosant, nous dit Bachelard. Actif, parce que la vision et le visible se retrouvent dans un échange continu. Le penchant le plus intéressant de ce narcissisme survient dans son moment cosmique – c’est-à-dire lorsque celui-ci s’étend à la nature entourant l’eau. C’est ainsi que «  près du ruisseau, dans ses  reflets, le monde tend à la  beauté », et que les nuages peuvent «  peindre leur drame  » sur tout le lac. Cette cosmiqualistion installe un climat poétique idéal.  Si l’eau claire et calme ouvre la porte à toute la poésie sur son propre reflet, elle donne aussi accès à tout un univers de rêveries, et « un instant de rêve contient une âme entière ».

Les eaux profondes

Dans un autre registre, prenons l’exemple de Poe, chez qui l’on peut voir de façon omniprésente le thème de la mort, ce même poète qui utilisait abondamment les eaux dormantes et profondes dans ces images. À première vue, par une lecture positive, certains de ses textes inspirés de l’eau peuvent paraître pauvres. Pourtant, « l’eau est le véritable support matériel de la mort ». Ainsi, il nous faut nous reconnecter avec la volonté de création du poète et nous laisser inspirer par la matière, comme le poète lui-même fut absorbé par elle. Il faut nous le rappeler : « La matière est l’inconscient de la forme. » En gardant ceci en tête, la vision du poète s’ouvre à notre esprit – alors le poète peut appliquer sa fonction : nous montrer notre monde comme étant un autre monde. La potentialité de l’image se rend accessible et nous permet de plonger dans l’intimité des yeux de l’artiste, d’écouter les confidences d’un rêveur. C’est ainsi que l’on peut enfin voir « une aventure de l’inconscient, une aventure qui se meut dans la nuit d’une âme ». Les eaux profondes regorgent d’images matérielles pour le poète et ses lecteur·rice·s en cela que, s’il est vrai qu’une quelconque rêverie peut certainement habiter chacun d’entre nous, c’est bien celle de la mort.

Les complexes de culture

Parallèlement aux régions de l’eau, Bachelard nous introduit à la notion de complexes de culture dans la psychologie littéraire, ce avec quoi il nous est possible de retracer les images poétiques en vue de mieux les analyser et les ressentir. Il définit par ceci les tendances inconscientes qui guident le travail poétique, les exemples littéraires. C’est ainsi qu’un mauvais poète recyclera ces complexes sortis tout droit d’une école quelconque et que la poésie perdra tout potentiel imaginatif par l’excédent de détails, par pédanterie de convention. La poésie est un art qui, rendue par celui qui la maîtrise, guide l’âme sur

les mêmes flots de rêveries dans lesquels le poète a pu se bercer. Vouloir compenser un manque de maîtrise poétique en surchargeant l’imagination ne fait que contribuer à bloquer l’essor poétique. Bachelard énonce qu’« on cultive les complexes de culture en croyant se cultiver objectivement ». Ces images incarnent toutefois un riche puits pour l’imagination matérielle, et c’est pour cela que L’Eau et les rêves, s’il se veut une étude de la poétique, sert à la fois d’outil pour mieux comprendre la psychologie de la rêverie littéraire et ainsi permettre de renouveler la critique littéraire. Les deux complexes les plus importants, se méritant la consécration d’un chapitre, portent les noms de Caron et d’Ophélie. Le premier fait référence à l’être qui guide la barque sur le fleuve des morts dans la mythologie grecque, allant toujours aux enfers. Bachelard nous donne son implication aussi simplement : « Quand un poète reprend l’image de Caron, il pense à la mort comme à un voyage. » Son unité onirique lui assure la solidité pour s’édifier dans notre imagination matérielle. Le deuxième complexe reprend le nom de l’Ophélie de Shakespeare, cette jolie femme aux longs cheveux blonds morte dans l’eau, sous la Lune. « Son nom est le symbole d’une grande loi de l’imagination », explique Bachelard.  Cette image humanise les reflets et les ombres, unit l’eau à la Lune. L’eau est « l’élément mélancolique par excellence » : «  elle nous aide à mourir ».

Avec la lecture de Gaston Bachelard, autant nous apprenons à ouvrir notre esprit à l’imagination matérielle et à mieux comprendre l’intention poétique, autant cela nous permet de nous outiller adéquatement afin d’éviter les grandes erreurs de l’écriture poétique. La rêverie devant l’eau reste la plus vertigineuse, la plus émouvante. La rêverie nous permet de voir le monde. « L’œil véritable de la terre, c’est l’eau. Dans nos yeux, c’est l’eau qui rêve. »

 
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