Démasquer Grindr – Le Délit
Démasquer Grindr
Par et · 9 avril 2019
L’espace de rencontres LGBTQ+ manque d’inclusivité et doit être repensé.
Image par Grégoire Collet | Le Délit

Les auteurs utilisent dans cet article les pronoms il/lui en parlant des utilisateurs de Grindr, car ce sont d’eux dont il s’agit dans leur propos. Cependant, il est important de noter que des personnes trans et non-binaires utilisent aussi l’application. 

Parmi les quelques applications de rencontres réservées aux personnes queers, Grindr est sûrement la plus populaire. Lancée en 2009 sur les plateformes iOS et Android, l’application gagne rapidement en popularité, au point de totaliser aujourd’hui une dizaine de millions d’utilisateurs quotidiens. On peut maintenant considérer Grindr comme un espace d’homosocialisation, ou de socialisation LGBTQ+, c’est-à-dire un endroit où les personnes gays et LGBTQ+ se rencontrent et façonnent leurs identités avec celles et ceux qui leur ressemblent. L’application permet d’échanger avec, majoritairement, des hommes gays, dans le but de se rencontrer et potentiellement mener à des rapports sexuels. Sont proposés aux utilisateurs des profils selon leur proximité géographique. Contrairement à d’autres applications, rien n’empêche quelqu’un d’envoyer un message à une personne qui n’aurait pas montré son intérêt pour elle. Grindr est très peu associée au sérieux d’autres applications de rencontres, les rapports entretenus sur l’application étant  souvent légers et laissant une grande place à l’expression des désirs sexuels des utilisateurs. Si l’on peut entrevoir Grindr comme étant un élément majeur de la culture gay contemporaine, il est aussi important d’identifier les dangers que présente l’application.

Le parler Grindr

Au détour des bios- courts textes qui sont censés permettre de se présenter -, de nombreux utilisateurs précisent ce qu’ils recherchent. Pour ce faire, ils utilisent souvent un langage codé, avec des expressions bien particulières pour définir le genre de relation qu’ils recherchent. « Fun » (utilisée pour dire que l’on recherche seulement à s’amuser, et a une connotation sexuelle), « top » (actif), « btm »(passif), « vers » (versatile, polyvalent), « nsa » (no strings attached, « pas d’attachement émotionnel», ndlr) sont tout autant de mots ou d’abréviations  ayant une signification qu’il faut connaître pour naviguer sur Grindr. La liste est longue. Ces mots créent une catégorisation incessante. Il faut comprendre les mots qui définissent chaque type de personne pour pouvoir « entrer sur le marché ». Parce que c’est cela dont il s’agit : se décrire, se catégoriser, afin de  pouvoir devenir intéressant aux yeux des autres. Ainsi, quelqu’un ne peut intéresser un « top » que s’il est un « btm ». Sinon, à quoi bon parler, c’est une perte de temps.

Certains ne sont intéressés que par les « twinks », ces jeunes garçons, ou hommes ayant l’apparence de jeunes garçons, imberbes et longilignes. D’autres recherchent des « bears », ayant l’air plus âgés, avec une pilosité et un physique plus imposants. D’autres catégories pour décrire le physique sont également proposées par l’application. Cette dernière ne laisse d’ailleurs aucune illusion quant au fondement de l’engagement d’une discussion. Les conversations sont particulièrement ritualisées, une fois franchie l’étape de catégorisation initiale par le profil. Elles peuvent démarrer en prenant la forme d’un échange de salutations et de nouvelles. Mais d’autres approches prévalent également. Des photos sont envoyées, soit du visage, soit à caractère intime. La conversation s’éternise rarement. S’en suit une question récurrente : « Tu cherches quoi? ». La réponse détermine souvent si l’échange peut continuer ou non. Ne surtout pas avoir l’air de chercher quelque chose de trop sérieux. Essayer de ne pas avoir l’air trop léger non plus. Toujours rester ouvert au « fun ». Si l’autre est convaincu, la conversation peut continuer. Il faut alors envoyer des photos. C’est la condition suivante. D’abord, des photos où l’on est habillé. Parfois, des nudes (photos dénudées, ndlr) sont ensuite demandées. Si cet envoi de photo est refusé, la conversation risque de s’arrêter. Parfois, certains se montrent pressants, essaient une sorte de chantage. D’autres sont plus compréhensifs. Cette « vente » de photos représente en quelque sorte un passage obligé sur l’application.

Sur certains profils figure la mention « hors milieu ». Cela signifie que la personne en question ne fréquente pas d’autres personnes de la communauté LGBTQ+ et ne souhaite pas être associé à tous les clichés qui y sont associés. Pas question d’être une « folle », il faut avoir l’air très masculin, être un homme, un vrai. On recherche du « masc4masc » (masculin pour masculin). Pas question de montrer ne serait-ce qu’une once de féminité, de faiblesse. Rester en dehors de tout ça, rester hors milieu. 

Les conversations sont particulièrement ritualisées, une fois franchie l’étape de catégorisation initiale par le profil.

Grindr et homonormativité

Que ce soit dans les courts textes inscrits sur les profils des utilisateurs ou dans les messages reçus, il n’est pas rare d’être face à des discours oppressifs sur Grindr. Le tristement connu «No Fats, No Fems, No Asians, No Blacks » (« Pas de gros, pas d’efféminés, pas d’Asiatiques, pas de Noirs », ndlr) est devenu un adage des plus populaires sur l’application. Ses déclinaisons sont multiples et sont plus offensantes et oppressantes les unes que les autres. Si Grindr est vu comme un espace de liberté et d’expression pour les hommes gays, la réalité est moins rose : la plateforme sert souvent d’étalage à une masculinité et une homonormativité toxiques.

Le rejet des hommes dits efféminés sur Grindr est un symptôme évident d’une homophobie internalisée. Internaliser une oppression, c’est adopter les méthodes oppressives dont on a pu être victime, et intégrer les  stéréotypes et discriminations qui la caractérisent. C’est ne pas parvenir à déconstruire ce que l’on a pu subir, au point où on accepte et reproduit les mêmes schémas qui ont remis en question notre intégrité. Chez un homme gay cisgenre, internaliser l’homophobie signifie que l’on n’accepte qu’un unique type de masculinité, suivant des schémas très homonormés. Cette homonormativité passe par l’assimilation du modèle de l’homme gay que l’on voit le plus souvent représenté: blanc, plutôt jeune, issu d’une classe supérieure, souvent musclé et qui peut « se faire passer » pour un homme hétérosexuel. Il va donc sans dire que l’homonormativité est une pâle copie de l’hétéronormativité, rendant la queerness digestible pour la majorité adhérente aux modèles de genre classiques. Voir la communauté LGBTQ+ comme étant unifiée, emplie de tolérance et d’un respect aveugle fait en sorte que l’on ignore les oppressions que des hommes gay font très souvent subir. Les critères de masculinité sont souvent exprimés sur Grindr, et il est ainsi fréquent de se sentir inadapté de par l’expression de son genre.

Pour comprendre l’homonormativité sur Grindr, l’exemple du « No Fats, No Fems, No Asians, No Blacks » semble être le plus probant. L’adage rejette des hommes racisés, les personnes exprimant leur genre d’une manière plus féminine et les personnes grosses. À cette combinaison grossophobe, raciste et sexiste se conjugue souvent de la transphobie. Les personnes trans sont fréquemment exclues des espaces dits dédiés aux personnes LGBTQ+. L’imaginaire autour des utilisateurs de Grindr restant principalement binaire et cisgenre, il est choquant pour beaucoup de voir des hommes ou femmes trans en parcourant les profils de la plateforme. L’oppression des personnes trans prend en effet de multiples formes. Cette violence est parfois un peu plus pernicieuse lorsque ces personnes sont l’objet d’une fétichisation. Cela prend la forme de questions extrêmement déplacées, qui affectent les personnes trans au rang d’objets sociétaux incompris, réduits à leur éloignement des schémas de genre et de sexualité traditionnels.

Iyad Kaghad | Le Délit

Pour lutter contre l’oppression des personnes trans et non-binaires sur Grindr, les modérateur·rice·s de l’application ont mis en place des nouvelles catégories, plus inclusives. Il est donc possible maintenant d’indiquer ses pronoms et son genre. Sont aussi mises à disposition des définitions de termes qui pourraient ne pas être compris par une population moins éduquée sur les questions de genre et de sexualité. Dans le Centre d’Aide de Grindr, l’application répond à des questions comme « Que signifie être non-binaire? », « Si je suis trans et en difficulté, qui devrais-je appeler? », « Est-ce qu’une personne trans peut être gay? » Ces efforts sont étendus aux personnes séropositives, souvent rejetées dans les biographies de personne sérophobes, insistant sur le fait qu’elles ne veulent interagir qu’avec des personnes « clean ». Il est possible de rendre visible son statut VIH, et des explications sur le Sida sont proposées par Grindr.

Grindr a lancé en 2018 la campagne Kindr, (signifiant « plus gentil », ndlr). Une série de vidéos a été publiée par la plateforme, recueillant des témoignages de personnes utilisant Grindr qui ont été victimes d’oppressions sur l’application. Toutes disent à peu près la même chose. Bien que la plateforme donne la possibilité d’indiquer ses préférences, la frontière entre attirance et discrimination est souvent très mince. Donner la possibilité aux personnes de dire qu’elles ne sont intéressées que par les hommes blancs musclés, c’est renforcer l’oppression qu’imposent les standards homonormatifs. Grindr, étant un espace où l’on peut trouver des personnes qui nous ressemblent, devient un outil de socialisation assez important pour beaucoup de personnes queers. Il est important que la plateforme se réinvente pour ouvrir franchement ses portes à celles et ceux s’éloignant du schéma homonormé. La tâche n’est pas mince, car il s’agirait ici de refaçonner la culture que Grindr a créée dès ses débuts.

Le rejet des hommes dits efféminés sur Grindr est un symptôme évident d’une homophobie internalisée

Conséquences sur la santé mentale

Les espaces de socialisation réservés aux personnes LGBTQ+ sont peu nombreux. Lorsque l’on apprend l’existence de Grindr, on a espoir en l’application et ce que l’on pourrait en tirer. Faire des rencontres, trouver des personnes qui nous correspondent, se sentir inclus et accepté. Il peut donc y avoir une quasi-dépendance à Grindr pour beaucoup de jeunes hommes gays et jeunes personnes queers. Comment se détacher de Grindr si l’application n’a pas de substitut digne de ce nom? De plus, les schémas oppressifs présents sur Grindr ont des effets qui peuvent être destructeurs sur ses utilisateurs. Être mis face à une démonstration de masculinité toxique quotidienne et subir le rejet ou les insultes d’inconnus impactent l’état de santé mentale des personnes déjà opprimées.

Selon une étude de Stanford, environ 70% des hommes gays utilisent des applications comme Grindr pour se rencontrer. L’article « The Epidemic of Gay Loneliness », publié dans le Huffington Post en mars 2017 par Michael Hobbes, explore les dimensions de la solitude des hommes homosexuels. Il identifie Grindr comme étant un facteur de l’isolement de ces hommes, alors que l’utilisateur moyen passe environ 90 minutes sur l’application par jour.

L’usage intensif, ou non, de l’application place les utilisateurs dans une perpétuelle comparaison. Les photos y sont décryptées, les informations scannées, pour tenter de se faire l’idée la plus précise possible de l’interlocuteur inconnu. Les conclusions sur une personne sont tirées extrêmement rapidement, avec très peu d’informations à disposition. Ce besoin de plaire instantanément régit toute action sur l’application. Il y a une attente de répondre aux critères de l’autre et, pour ce faire, essayer de les deviner en avance. Souvent, cela implique de correspondre au « type » de personne qui intéresse l’interlocuteur, comme indiqué sur son profil ou rapidement mentionné dans la conversation. Si l’un des deux utilisateurs ne correspond pas aux attentes de l’autre, dans le meilleur des cas, l’un des deux cessera de répondre, dans le pire il bloquera l’autre. La brutalité de ce genre d’action peut être difficile à encaisser. Un tel rejet, vécu seul, devant un écran, est d’autant plus violent qu’inexpliqué. Malgré le fait que l’autre soit un inconnu, la soudaineté du geste peut facilement mettre à mal l’estime de soi. Cité dans l’article de Michael Hobbes, le chercheur et psychologue William Elder affirme même que l’application serait quasiment conçue pour détruire l’estime de soi. Pourtant, même si ce geste de rejet est vécu de manière brutale, chacun semble se sentir légitime de le reproduire. « Désolé de ne pas te répondre, on m’ignore aussi ». En fonctionnant ainsi, en acceptant et banalisant le rejet, les utilisateurs perpétuent cette dureté à laquelle ils font face.

Les utilisateurs de Grindr sont donc confrontés à un besoin de validation constant. Correspondre aux attentes des autres, être accepté, validé par ces derniers représente un but dont il est parfois difficile de jauger l’accessibilité. D’où l’obsession qui découle de ce système. Si l’on parle souvent de l’absurdité du besoin de validation créé par les réseaux sociaux « traditionnels » (comme Instagram, Facebook, etc…), Grindr, et le fait que l’application soit principalement réservée aux personnes LGBTQ+, ajoute une nouvelle dimension à cela. En effet, ce besoin de validation est plus profond, car il aborde les notions de sexualité et d’image de soi de manière plus poussée que dans d’autres situations.

Un autre problème récurrent concernant l’utilisation de Grindr, touchant également à l’estime personnelle, concerne la satisfaction qui peut être tirée de l’utilisation de l’application. En effet, si sur le moment les discussions ou les rencontres découlant de l’usage de l’application semblent être satisfaisantes et parfois stimulantes, il en résulte souvent un vide ou une frustration au cours de « l’après-rencontre ». Les nombreux points communs présumés avec un interlocuteur, ou l’image construite d’une personne sont souvent balayés lors des rencontres, ce qui peut mener à des sentiments très partagés, souvent négatifs.

Décloisonner les espaces pour les personnes LGBTQ+ doit passer par une déconstruction de la soi-disant tolérance aveugle de la communauté

Que faire de Grindr?

Si le portrait dressé de l’application dans cet article semble peu réjouissant, il reste nécessaire de célébrer un tel espace. Alors que notre génération tend peut-être vers plus d’inclusivité et de sécurité, il est souvent frustrant de voir les espaces qui sont réservés aux personnes LGBTQ+ ne pas évoluer aussi rapidement qu’on le souhaiterait. Décloisonner les espaces pour les personnes LGBTQ+ doit passer par une déconstruction de la soi-disant tolérance aveugle de la communauté. Reconnaître les normes oppressives de genre, de physique, de race, de classe sociale, d’état de santé mentale permet aussi de mieux se protéger face au rejet violent que peuvent procurer certains discours sur l’application.

C’est pour cela que l’application devrait tenter de développer un fonctionnement prônant un espace plus inclusif. Les utilisateurs, étant souvent aspirés par le fonctionnement et les codes de l’application, perpétuent ce schéma de manière quasi automatique. Il est donc nécessaire pour l’application de mettre en avant les efforts de sensibilisation et les tentatives d’instaurer plus d’inclusivité dont elle semble avoir initié la création. Ces efforts ne constituent cependant qu’un premier pas, et restent à poursuivre.

 
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