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Un passé colonial encore d’actualité

« Decolonize McGill » révèle la persistance des structures coloniales.

Béatrice Malleret | Le Délit

L’Université McGill n’a pas participé indirectement et malgré elle au processus de colonisation sur lequel s’est construit l’État canadien. En tant qu’institution occidentale vieille de presque deux siècles, elle en a été l’un des principaux tenants, formant les personnes et produisant les théories qui ont implanté un système d’oppression systématique et brutal encore à l’œuvre aujourd’hui. Ce constat formulé par le professeur adjoint de la Faculté d’Éducation, Philip Howard, laisse présager l’envergure de la tâche qui est celle de « décoloniser McGill ».

Cet impératif a servi d’intitulé à la conférence du lundi 21 janvier organisée par Benjamin Delaveau, étudiant en dernière année, et rassemblant trois professeur·e·s, un étudiant et un·e artiste multidisciplinaire qui se sont exprimé·e·s sur le sujet. Ces dernier·ère·s ont expliqué les façons dont McGill perpétue les structures colonialistes et ont partagé leur compréhension de ce qu’est une réelle décolonisation.

Le projet colonial et la violence extrême qui  l’ont accompagné constituent donc les fondements de notre université, chose que l’institution actuelle a beaucoup de mal à reconnaître

Une institution coloniale 

James McGill (1744–1813), fondateur de l’Université, était un colon écossais, commerçant dans la traite de fourrures et propriétaire de plusieurs esclaves. En léguant la parcelle de terre de 46 hectares sur laquelle est aujourd’hui situé le campus principal, il a fait don d’une chose qui ne lui appartenait pas. L’île Tiohtià:ke/ Montréal est un territoire autochtone non cédé et historiquement un lieu de rassemblement pour de nombreuses Premières Nations. La nation Kanien’keha:ka demeure la gardienne des terres et des eaux de Tiohtià:ke.

Le projet colonial et la violence extrême qui  l’ont accompagné constituent donc les fondements de notre université, chose que l’institution actuelle a beaucoup de mal à reconnaître. À titre d’exemple, la biographie de James McGill sur le site de l’institution omet les éléments problématiques de sa vie et manque cruellement de nuance, le décrivant comme un homme doté d’un « esprit de générosité universelle » ainsi que d’un « amour durable pour les idées nouvelles et le respect des croyances et opinions d’autrui. » Aucune mention de son oppression des populations autochtones ni de son implication dans l’esclavage transatlantique. De plus, la reconnaissance territoriale de l’Université ne nomme pas explicitement le fait que celle-ci se trouve sur des terres non cédées, préférant des termes plus vagues qui sont de fait moins contraignants. 

Ce refus de la part de l’institution de se repencher sur son passé de manière critique perpétue une idéologie colonialiste et entache les efforts de réconciliation que McGill prétend entreprendre. Comme l’a expliqué la professeure Cindy Blackstock lors de la conférence lundi, McGill a une vision très restreinte et occidentale de ce qui constitue le savoir. De ce fait, les cours portant sur les questions autochtones et raciales sont ghettoïsés, ne formant pas à eux seuls des programmes pouvant être pris en majeure. Ceci est seulement une manifestation d’un phénomène bien plus important et insidieux, dont les répercussions sont à la fois idéologiques, matérielles et structurelles. 

Des efforts superficiels

Dans leur essai intitulé Decolonization Is Not A Metaphor (La décolonisation n’est pas une métaphore, ndlr), Eve Tuck et K. Wayne Yang pointent du doigt le fait que le mot « décolonisation » est trop souvent utilisé de manière générique, plus ou moins équivalent à ou inclus dans celui de justice sociale. Cette abstraction du terme permet aux oppresseur·e·s de se déculpabiliser et de proposer des mesures anecdotiques, afin de ne pas avoir à affronter la réalité de ce qu’une véritable décolonisation signifie dans le contexte canadien : une restitution des terres et des pratiques autochtones.

McGill est coupable d’une telle abstraction. Ses mesures prises dans le cadre du programme de Vérité et Réconciliation – qui incluent l’ambition de doubler le nombre d’étudiant·e·s autochtones d’ici à 2022 – sont superficielles et problématiques si elles ne s’accompagnent pas de changements structurels. Ces changements devraient se traduire, selon Alanna Thain, la directrice de l’Institut pour le Genre, la Sexualité et les Études Féministes à McGill et l’une des panellistes à la conférence, en un plus grand engagement avec diverses communautés de la ville et une réelle diversification du corps professoral plutôt qu’en des embauches ponctuelles et symboliques. Et pour permettre cela, l’Université doit allouer des fonds conséquents à ces projets et simplifier la bureaucratie qui ralentit actuellement tous projets qui nécessitent des financements. Comme l’a fait remarquer Cindy Blackstock, si McGill prenait des mesures de la sorte, elle n’aurait plus besoin de faire de la publicité pour attirer des étudiant·e·s et professeur·e·s autochtones, car ces dernier·ère·s viendraient par eux·elles-mêmes.

Décolonisation ou résurgence ? 

Ainsi, la décolonisation doit être une suite d’actions concrètes. Mais pour beaucoup de personnes autochtones, le mot en lui-même est problématique. Tout comme celui de réconciliation, qui, comme l’a expliqué Tomas Jirousek (le commissaire aux Affaires autochtones de l’AÉUM ayant lancé la campagne #changethename) lors de la conférence, présuppose un retour vers une entente paisible qui aurait existé dans le passé. Or, celle-ci est une illusion. Toute la terminologie employée par l’État canadien et les institutions comme McGill pour se référer au processus de décolonisation s’inscrit en fait dans un mode de pensée occidental. Preuve qu’il est ici question d’une décolonisation de façade qui permet aux oppresseur·e·s de bloquer l’émergence de structures et de modes de vie qui ne sont pas celles·ceux du capitalisme actuel, sous couvert d’une mobilisation pour la réconciliation.

Ainsi, selon Philip Howard, une vraie décolonisation demande un effort d’imagination considérable, car c’en est une qui envisagerait les relations entre les peuples autochtones, personnes racisées et colons sur des termes entièrement nouveaux et différents. D’autres mots décrivent d’ailleurs de manière plus juste et personnelle ce processus. Pour Tomas Jirousek, c’est celui de résurgence autochtone. Pour une participante à la conférence, le terme de réimagination a une signification très particulière.

Pour Kama La Mackerel, artiste et médiateur·rice culturel·le et dernier·ère panelliste de la conférence, ce processus de transformation se fait en marge des grandes institutions politiques et culturelles, car les déséquilibres de pouvoir sont simplement trop énormes pour faire autrement. Iel croit en la transformation au niveau individuel et le pouvoir de rayonnement que chacun·e d’entre nous peut avoir sur la communauté qui nous entoure. Iel a terminé en nous encourageant à se demander : qu’est-ce que la décolonisation signifie pour moi ? 

Comment nous, étudiant·e·s, pouvons agir pour y contribuer véritablement ? Car il est bien trop facile de reléguer la tâche aux institutions et de maintenir une distance confortable avec ces problématiques. 

Nous devons tou·te·s accepter notre part de responsabilité individuelle, nous informer et nous remettre en cause. Il s’agit également d’accepter, pour celles et ceux d’entre nous que cela concerne, la vérité inconfortable qui est que nous perpétuons par nos actions, nos situations et nos paroles une idéologie colonialiste tout en souhaitant et en pensant la déconstruire.


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