50 bougies au Théâtre d’Aujourd’hui – Le Délit
50 bougies au Théâtre d’Aujourd’hui
Par · 2 octobre 2018
Neuf [titre provisoire] : des acteur·rice·s qui parlent d’eux·elles, et de nous.
Image par Valérie Remise

Baskets usées aux pieds et skate à la main, mon apparence dissone avec les tenues élégantes des spectateur·rice·s venu·e·s assister à la première médiatique de Neuf [titre provisoire] au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui (CTD’A) jeudi soir dernier. La plus récente pièce de Mani Soleymanlou, fondateur de la compagnie Orange Noyée, marque l’ouverture de la 50ème saison du CTD’A.

Personnages-comédien·ne·s

Sur scène, éclairé·e·s par le halo d’une croix en néon dont la couleur change au rythme des dialogues et des interjections, cinq acteur·rice·s connu·e·s du monde dramaturgique québécois. À l’occasion de l’enterrement d’un de leur confrère fictif, ces dernier·ère·s se retrouvent et retracent, confusément et non sans cynisme, les faits marquants, les échecs, les anecdotes qui jalonnent leur parcours de comédien·ne·s et d’humains. Dès les premières minutes, l’enjeu est posé et les codes théâtraux démantelés : les personnages que ces acteur·rice·s incarnent ne sont autres qu’eux·elles-mêmes.

Un récit performateur

Narré par le mort qui prête sa voix à ses collègues et dont la présence physique se manifeste par un cercueil en chêne massif trônant sur le côté de la scène, ce récit, mi-(auto)biographie(s) mi-fiction, est à vocation performatrice : les faits se déploient au fur et à mesure qu’ils sont évoqués. Mais le réel coup de maître de Soleymanlou et des acteur·rice·s vient de ce que ce n’est pas uniquement la vie de ceux·celles-ci qui est mise à nu, ni seulement leur futur qui est annoncé inexorablement. C’est aussi, par extension, la vie et le futur du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, de son public et du Québec plus généralement, avec ses particularités politiques et ses figures culturelles majeures. Ainsi, Neuf [titre provisoire] s’écrit à mesure qu’elle se joue et inversement, pour nous, le public, mais aussi à nos dépends.

Danse intergénérationnelle

Dans une entrevue avec La Fabrique Culturelle, Mani Soleymanlou explique que « l’idée de réunir des acteurs d’une autre génération qu[‘il] ne connait pas et qu[il] avait très peu côtoyés » était la pierre angulaire de son processus de création. Ainsi, avant d’être un dialogue sur scène, Neuf [titre provisoire] est une série d’échanges entre auteur et comédien·ne·s issu·e·s de deux époques, deux Québec différents, qui ont l’habitude de se côtoyer sans pour autant se rencontrer. Le texte devient alors un projet collaboratif, où la mort, la vieillesse et le passage du temps sont au centre des réflexions. Les paroles des cinq baby-boomers se joignent aux pensées du metteur en scène pour créer une magistrale mise en abyme où tout est confondu : le vrai et le faux, le particulier et l’universel, la vie et la mort, les râles fatigués et la musique effrénée.

J’ai quitté le CTD’A en emportant, en plus de mon skate et de la brochure du 50ème anniversaire, un sentiment de complicité avec les autres spectateur·rice·s né des nombreuses minutes de rire partagées. Pour avoir beaucoup ri, j’ai aussi beaucoup appris de cette œuvre qui parle de la politique et de la mort, et qui soutient de manière subtile et brillante celles et ceux qui osent encore dire que le théâtre, d’une certaine manière, c’est la vie.

 
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