De l’autre côté de la barrière – Le Délit
De l’autre côté de la barrière
Par · 7 février 2018
La question raciale exige que nous restions ouverts quant à ses solutions.

Aujourd’hui, dans l’imaginaire collectif américain, être noir signifie souvent être liberal. Si à la fin de la guerre civile les Noirs votaient quasi unanimement pour le Parti républicain, aujourd’hui exprimer des idées conservatrices et faire partie de la communauté afro-américaine peut s’avérer constituer un certain péril. En déduire que le conservatisme noir n’existe pas serait néanmoins une grossière erreur: de Clarence Thomas qui associe discrimination positive et lois de Jim Crow, à Larry Elder qui accuse l’État providence d’aggraver la situation des Afro-Américain, la critique conservatrice de la société est vivante. Et alors me direz-vous?

Et alors, mon but est d’alimenter le débat concernant la question suivante: «Quelle est l’origine des inégalités raciales?» Nous vivons dans un microcosme mcgillois au sein d’une société polarisée, de telle sorte qu’il est de plus en plus rare d’avoir l’opportunité de confronter ses idées à leurs antithèses, situation ne pouvant mener qu’à un appauvrissement intellectuel. Il s’agira donc, ici, de présenter et de mettre en contexte une partie de la pensée conservatrice —que l’on catégorise trop simplement comme raciste au premier regard— relative aux origines de la marginalisation des Afro-Américains, dans l’espoir de développer une réflexion politique plus riche et plus profonde. L’espace étant compté, l’enjeu est de présenter la critique relative à certaines composantes culturelles potentiellement contre-productives, dans l’espoir de susciter le débat sur des sujets plus larges que nous ne pouvons traiter ici.

Lorsque vient le moment d’aborder la question noire, il est nécessaire d’oublier l’idée d’un Noir unidimensionnel et intemporel

Plusieurs nuances de noir

Lorsque vient le moment d’aborder la question noire, il est nécessaire d’oublier l’idée d’un Noir unidimensionnel et intemporel, particulièrement en Amérique du Nord. Qu’il s’agisse des immigrés africains, européens ou caribéens, les descendants d’esclaves du Sud ou du Nord, des riches ou des pauvres, de grandes disparités les séparent et parfois les opposent. Ainsi ne pas prendre en compte ces différences, en matière d’histoire, de culture, ou de conditions économiques relèverait au mieux d’une grande ignorance, au pire d’un réductionnisme raciste. Aussi obfusquer ces différences appauvrirait grandement notre analyse des évènements. À ce chapitre, un exemple des plus éloquents concerne les différences en termes de résultats scolaires: dans une étude menée sur les écoles de Seattle, il a été observé que 36% des élèves noirs dont la langue maternelle est l’anglais réussissent le test de fin d’année en mathématiques; un score inférieur à celui des élèves noirs dont la langue maternelle est le somalien qui réussissent ce même test à 47%. Les résultats concernant les compétences en langue anglaise sont similaires: respectivement 56% et 67% de succès. Des résultats encore plus surprenants apparaissent quand on considère des Éthiopiens ou des Érythréens. Malgré tout, le cas somalien est particulièrement intéressant: fuyant la guerre en n’emportant probablement, pour la plupart, ni richesses ni éducation supérieure, les Somaliens obtiennent pourtant en moyenne de meilleurs scores en anglais que les Afro-Américains. Pourquoi?

Une partie de la gauche américaine avance —en considération du passé esclavagiste des États-Unis et du racisme ambiant— qu’une partie importante des Afro-Américains a intériorisé un sentiment d’infériorité et s’autolimiterait donc; il s’agit du phénomène appelé «menace du stéréotype» en psychologie. Toutefois, ce dernier ne devrait-il pas affecter de manière égale Somaliens et Afro-Américains? D’autant que les Afro-Américains représentent le groupe ethnique ayant le plus grand amour-propre (1,2,3), devant les Blancs et loin devant les Asiatiques. S’il n’est pas question de purement ignorer la menace du stéréotype, il semble raisonnable d’explorer aussi d’autres causes potentielles. Considérant la situation somalienne, l’explication socio-économique —bien que tout à fait pertinente à un certain niveau— ne peut avoir le fin mot de l’histoire.

I don’t want ’em to know I’m smart. They’ll make fun of me. I won’t have any friends […] Where I live, they’re gonna say I’m White

Peaux noires, masques noirs

Un élément souvent avancé par les conservateurs est l’attitude d’une partie des jeunes Afro-Américains vis-à-vis de l’école, une attitude que l’anthropologue nigéro-américain John Ogbu qualifie de «norme de l’effort minimal». Son livre Black American Students in an Affluent Suburb: A Study of Academic Disengagement nous abreuve d’exemples. Par ailleurs, l’une des notions les plus intéressantes est celle d’«agir blanc», utilisée par les Afro-Américains pour critiquer leurs pairs qui ne se comporteraient pas «naturellement». «Talking proper», jouer au tennis ou au golf, aller faire du ski, sortir avec «trop d’amis blancs» et avoir de trop bonnes notes semblent être autant de critères pour se voir reprocher d’«agir blanc» et ainsi se faire ostraciser. Un des témoignages est particulièrement univoque: «Je ne veux pas qu’ils sachent que je suis intelligent. Ils se moqueront de moi. Je n’aurai pas d’ami […] Là où je vis, ils diront que je suis blanc» («I don’t want ’em to know I’m smart. They’ll make fun of me. I won’t have any friends […] Where I live, they’re gonna say I’m White»). Il semble que l’éducation est souvent perçue comme une imposition de l’homme blanc et doit donc être résistée. Des études empiriques viennent conforter ces témoignages et démontrent que plus un élève Afro-Américain a de bons résultats, moins il sera apprécié par ses pairs; la tendance contraire est observée chez les Blancs et les Asiatiques. La responsabilité parentale est elle aussi mise en cause : au fil de ses observations Obgu remarqua que les parents noirs ont des attentes moindres par rapport à leurs enfants, ce qui, de l’avis de ces derniers, ont un impact sur leur motivation.

Du point de vue des conservateurs, cet entre-soi (ghettoïsation) est responsable de bien des maux et pourtant reçoit peu d’attention. Tout le discours public relatif à ces comportements, argumentent-ils, se doit d’être critique afin d’inciter la jeunesse défavorisée afro-américaine à se doter d’une éducation plus solide, garantissant plus tard des conditions de vie améliorées. Or, il semblerait que non seulement le climat communautaire, mais aussi le manque de recul alimente une ambiance délétère: «En faisant de [comportements contre-productifs] une partie sacrosainte de l’identité culturelle noire, les libéraux blancs et ceux qui excusent, célèbrent, ou autrement propagent ce style de vie, non seulement le préservent au sein de cette fraction de la population noire qui n’y a pas encore échappé, mais ont aussi contribué à son expansion jusqu’à la jeunesse des classes moyennes noire qui sentent un besoin d’être en accord avec leur identité raciale» argumente Thomas Sowell, économiste et auteur, éminente figure noire du conservatisme américain. Ce climat peut convoyer l’idée que la communauté est parfaite, qu’aucun reproche ne saurait lui être adressé et surtout pas par quelqu’un de couleur qui devrait son allégeance à ladite communauté. Ainsi, la professeure Geneva Gay avance que les «standards de qualité sont culturellement déterminés» et qu’ainsi des exigences telles que l’absence de bavardage ou celles relatives à tout travail demandant une attention prolongée —y compris les devoirs— sont «blanches» et doivent être reconsidérées dans des milieux afro-américains.

La critique conservatrice peut facilement choquer. À la lumière d’une lecture approximative, elle peut sembler dire que la pauvreté, le manque d’éducation scolaire et la forte criminalité sont choisis par les ghettos, qu’ils l’ont sciemment décidé et que toute plainte n’est que jérémiade. Toutefois, comme le dit Sowell à propos d’une situation similaire, «[ils] pourraient difficilement être blâmés pour être nés où ils sont nés et avoir absorbé la culture qui existe autour d’eux». Il ne s’agit pas d’affirmer que l’entièreté de la culture afro-américaine est nuisible, mais qu’il existe des comportements autodestructeurs et qu’il est nécessaire de former des mouvements communautaires pour y répondre — des Black Lives Matter contre les gangs, des groupes pour la responsabilité parentale, pour la valorisation des élèves qui réussissent, etc. Ne perdons pas ici le réel objectif : que l’on soit d’accord ou non avec la critique exposée ici importe peu, toutefois ces idées semblent suffisamment pertinentes pour exiger au moins une vérification factuelle des nôtres.

 
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