15 $ l’heure: une fausse solution
Par · 16 janvier 2018
Une intervention étatique trop prononcée risque de nuire à la lutte contre la pauvreté
Image par Prune Engérant

Amorçant l’année électorale avec une résolution fougueuse, la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) a annoncé qu’elle militerait en faveur de la hausse du salaire minimum à 15 $ l’heure. La FTQ souhaite que l’écart entre riches et pauvres fasse partie intégrante des débats lors des élections. Elle rappelle que quelques 220 000 Québécois travaillent au salaire minimum.

La revendication de la FTQ repose sur l’assertion douteuse qui suit: hausser le salaire minimum entraine nécessairement une réduction de la pauvreté. Certes, les salariés qui bénéficient d’une augmentation salariale profiteront d’un niveau de vie supérieur, mais il convient d’analyser la situation de l’emploi globalement avant de se prononcer sur l’effet net d’une telle mesure.

Les conséquences potentiellement délétères d’une hausse

Les pertes d’emplois potentielles constituent une réelle préoccupation consécutive à la hausse du salaire minimum. À court terme, certains employeurs pourraient réduire leur masse salariale en mettant à pied des salariés. À moyen et long terme, le taux d’embauches pourrait décroître. C’est donc dire qu’une augmentation du salaire minimum pourrait s’avérer inopportune dans la lutte contre la pauvreté: si la plupart des salariés à faible revenu en profiterait, la mesure affecterait le plus durement les personnes qui perdent leur emploi ou celles qui ne peuvent désormais plus s’en trouver un. En somme, il existe un risque bien réel que,  au-delà d’un certain seuil, le salaire minimum contribue à la pauvreté des gens les plus vulnérables.

Chez les économistes, il n’existe pas de consensus sur l’effet net associé à la hausse du salaire minimum. Les résultats des analyses économiques dépendent de la méthodologie utilisée, d’une part, et des facteurs économiques, sociaux et juridiques de la région étudiée, d’autre part. La Banque du Canada, quant à elle, a pris position: en 2018, en raison des augmentations du salaire minimum dans plusieurs provinces, elle prévoit une réduction de 60 000 emplois à l’échelle nationale (avec une fourchette de 30 000 à 120 000), qui serait toutefois couplée à une croissance de 0,7% des revenus nets. Elle s’appuie sur des études qui, au Canada, montrent l’impact important des hausses sur l’emploi, particulièrement pour les jeunes. Si les prévisions se confirment, la hausse des salaires minimums produirait un effet global positif, mais augmenterait aussi le nombre de sans-emplois.

« En somme, il existe un risque bien réel que, au-dessus d’un certain seuil, le salaire minimum contribue à la pauvreté des gens les plus vulnérables »

Une intervention étatique nécessaire

Le réflexe de hausser le salaire minimum se justifie par la noble intention d’assurer que tous les travailleurs soient rémunérés justement, qu’ils puissent gagner leur vie raisonnablement avec leur emploi. Travail et dignité sont indissociables, et l’histoire des relations de travail montre que les interventions étatiques s’avèrent indispensables pour assurer que les parents puissent subvenir convenablement aux besoins de leur famille.

Au 19e siècle, le libéralisme économique dominait sans réel obstacle: on concevait le milieu du travail comme un marché où les conditions, et au premier plan le salaire, étaient déterminées en fonction de l’offre et de la demande. Le contrat de travail étant, au même titre que les autres contrats privés, le reflet de la « rencontre des esprits » où les parties consentent (librement) à respecter des obligations, toute intervention étatique était alors considérée comme une interférence inopportune. Sans normes étatiques minimales, la rémunération était aberrante (a fortiori pour les femmes), les semaines de travail atrocement longues, et les enfants devaient travailler pour contribuer à la survie de la famille. Vu le déséquilibre du pouvoir de négociation entre employeur et employés, les contrats de travail étaient souvent foncièrement iniques avant que l’État n’édicte des lois établissant des conditions de travail minimales pour tous les salariés.

L’encadrement par l’État des normes de travail est ainsi vital, mais il n’oblitère pas pour autant le marché. Idéalement, les normes minimales comme le salaire minimum doivent assurer que les salariés travaillent dans la dignité, sans pour autant que les contraintes sur les employeurs soient telles qu’ils sabrent le nombre de salariés ou les heures de travail accordées. L’économiste Ryan Bourne soutient que la relation entre situation de l’emploi et salaire minimum est non linéaire. Cela signifie qu’une hausse de 11 à 12 $ l’heure, par exemple, pourrait n’entrainer aucun effet sur l’emploi, alors qu’une hausse de 14 à 15 $ l’heure pourrait avoir des conséquences dramatiques. À partir d’un certain seuil, la demande en travailleurs par les employeurs est simplement très faible lorsque les profits ne justifient pas de tels salaires.

Dans ces circonstances, faire grimper le salaire minimum de façon si abrupte à 15 $ l’heure, soit une hausse de 33 %, semble pour le moins risqué. La stratégie québécoise actuelle d’augmentation progressive supérieure à l’inflation (une hausse de 4,9 % en 2016, contre une inflation de 1,5%) jusqu’à l’atteinte d’un objectif (mesuré en fonction du salaire moyen) semble plus prudente et plus à même de réduire le nombre de personnes en situation de réelle vulnérabilité.

L’objectif symbolique du 15$

En outre, la cible choisie  – le chiffre rond de 15 $, à l’image des engagements de Seattle, de l’Ontario et de l’Alberta – n’est probablement pas la mieux adaptée au contexte québécois. Le coût de la vie et la fiscalité au Québec contrastent par rapport à ces trois territoires. Il faut se garder de revendiquer un symbole attrayant, le 15$, ou encore l’égalité avec l’Ontario, notre voisin.

En réalité, les revendications de la FTQ devraient plutôt être établies en fonction du niveau de vie des gens qui gagnent le salaire minimum. Le coût de la vie est 14 % plus élevé pour les Ontariens que pour les Québécois. Par surcroît, une étude des professeurs Godbout et St-Cerny, de l’Université de Sherbrooke, révèle que le Québec —très loin devant l’Ontario— a la fiscalité la plus avantageuse au Canada pour les parents qui travaillent au salaire minimum avec un enfant ou plus. Cela revient à dire que, avec des salaires identiques au Québec et en Ontario, de telles familles québécoises disposent d’un revenu disponible bien plus élevé que celles de  l’Ontario. Le revenu disponible, bien davantage que le salaire minimum, reflète réellement le niveau de vie des familles. Calquée sur des initiatives prises dans des territoires où le coût de la vie est plus élevé et où l’État redistribue moins aux travailleurs à faible revenu par voie fiscale, la revendication du salaire minimum à 15 $ l’heure semble donc inadaptée à la réalité québécoise.

L’avenue intéressante du Real Living Wage

L’intervention étatique n’est pas la seule solution envisageable. Au Royaume-Uni, l’initiative citoyenne du Real Living Wage propose aux employeurs, comme son nom l’indique, d’aligner le salaire minimum des employés sur le coût réel de la vie. Les entreprises y adhèrent volontairement, et force est de constater que cette mesure fonctionne : plus de 3800 entreprises anglaises, et le tiers des 100 plus grandes, participent au Real Living Wage. Les salariés profitent d’une rémunération raisonnable, alors que les entreprises ont bonne presse. Le programme permet ainsi aux consommateurs d’encourager les entreprises chez qui les conditions de travail sont estimables. Comme le témoignent les contestations récentes contre Tim Hortons, la solidarité de la population à l’égard des travailleurs peut avoir un impact tangible, positif ou négatif, sur la perception d’une marque.

En outre, l’adaptabilité du Real Living Wage en fonction de la région constitue un point fort intéressant de l’initiative. Le salaire «coût réel de la vie» y est plus élevé à Londres qu’ailleurs au Royaume-Uni. Une telle initiative pourrait être instaurée ici aussi, avec un salaire «coût réel de la vie» supérieur à Montréal que dans le reste du Québec. Parallèlement, pourquoi ne pas adopter une telle mesure pour le salaire minimum légal?

En définitive, la prudence s’impose quant à l’encadrement étatique des relations de travail, qui demeure néanmoins crucial. La hausse du salaire minimum, surtout si elle est abrupte, pourrait se traduire en une situation de l’emploi désavantageuse. Il existe un risque réel qu’une augmentation trop brusque pénalise précisément les personnes vulnérables que la mesure viserait à aider. Aucune réponse simple ne saura remédier au problème de la pauvreté, mais les hausses progressives et appréciables du salaire minimum conjuguées à une fiscalité avantageuse pour les familles à faibles revenus peuvent sans doute faire avancer la cause. Sans promouvoir des symboles puissants comme le 15 $, le modèle québécois se révèle toutefois plus noble que ce que plusieurs militants le suggèrent.

 
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