Avant qu’elle ne te bouffe
7 novembre 2017 - Image par Dior Sow
Déstigmatisons les troubles alimentaires.

La semaine dernière est parue l’édition sur les identités culturelles. Elle m’a permis de faire une introspection sur mon propre vécu. J’ai lu les nombreux articles sur l’expérience de vie de plusieurs personnes de mon entourage, parfois proches, sans pouvoir imaginer un seul instant la peine qu’il pouvait y avoir derrière ces sourires étincelants, la force qui vivait en eux, ni le courage dont ils faisaient preuve en se livrant à nous, juste le temps d’un instant. J’ai donc pu repenser, non sans émotions, à ce que j’ai vécu, à ce qui m’a marqué dans la vie, et qui continue quelquefois de me porter préjudice à l’heure actuelle.

«Tiens toi droite et rentre le ventre»

Je viens d’une famille relativement stricte sur l’apparence physique. Mes souvenirs d’enfance sont bercés par plusieurs paroles en particulier. «T’es sûre que tu veux en reprendre?», «tu ne veux quand même pas finir comme ta cousine?», «il faut souffrir pour être belle ma puce». Que de paroles que je trouvais injustes et qui me causaient déjà beaucoup de peine.

Si à la maison les remarques fusaient, l’école ne me laissait guère de repos. C’est à cet instant que j’ai compris la méchanceté dont peut être capable un enfant. Après un mois de scolarité, j’avais intériorisé le fait que je n’étais pas comme les jolies filles de ma classe, que les garçons me choisiraient toujours comme la bonne amie, et que c’était comme ça. Je me rappelle pourtant d’un événement en particulier qui a marqué mon esprit et qui est peut-être, aussi ridicule qu’il puisse paraître, à l’origine de toute ma remise en question. Un jour, à la sortie de la classe, je m’apprêtais à aller chercher un ballon dans le préau, pour y trouver un groupe de filles glousser à la lecture d’une feuille. Il s’agissait d’un «classement des jolies filles de la classes». Curieuse, je l’ai lu, pour y voir écrit en gros mon prénom, en bas de page, avec une petite vache dessinée à côté.

Adolescence et indécence 

Joufflue, petite et rondouillarde. Voilà comment je me vois lorsque que je regarde les photos de ma rentrée au collège. Tout le monde rit à la vue de ses photos de collège, en voyant ses coupes catastrophiques ou les phénomènes de mode des early 2000s. Pour ma part, ça ne m’amuse pas. Je repense aux insultes. «Hey la grosse!», «bouge tes grosses fesses», «t’es contente, y’a des frites à la cantine!» Je repense aussi aux phrases lourdes de sens de mon entourage. «Tu sais, la société est triste. Il faut soit être belle soit intelligente, et toi, il va te falloir être intelligente». «Si tu maigrissais tu sais, tu serais si jolie». «Fais un peu attention veux-tu?»

Des phrases si lourdes, une peine si grande m’ont forcées à prendre une décision radicale: j’allais maigrir. Alors pendant tout l’été, de la quatrième à la troisième (dernière année de collège du système français, équivalent au 2e secondaire, ndlr), je me suis engagée dans un régime draconien. Du jour au lendemain, je ne mangeais que des légumes et des fruits, et faisais beaucoup de sport, sous le regard admiratif de ma famille. En deux mois, je m’étais affinée d’environ dix kilogrammes.

« Rien ne comptait plus pour moi que le sentiment d’être approuvée, d’être validée par le regard des autres »

Miroir, miroir 

J’ai ensuite vu le regard des gens changer. Mon caractère était toujours le même, pourtant mon entourage semblait me trouver plus drôle. J’avais davantage d’amis, j’ai découvert que je pouvais plaire, et au lieu de m’indigner contre ce comportement hypocrite, où l’apparence est plus importante que le contenu, ce sentiment m’a plu. J’ai tout fait pour le garder. Je faisais très attention à mon alimentation et soignais beaucoup mon apparence. Je pouvais passer trois heures dans la salle de bain avant d’aller en classe, au risque de mettre en retard mes parents et d’énerver mon frère. Ça m’était égal. Rien ne comptait plus pour moi que le sentiment d’être approuvée, d’être en quelque sorte validée par le regard des autres, moi qui n’avais jamais vraiment reçu cette forme d’approbation auparavant. J’alimentais à mon tour cette société ultra narcissique et pervertie. «L’enfer, c’est les autres», disait Sartre. Et bien moi, j’étais devenue l’Autre.

Le début de la faim

Cette préoccupation devenait obsessionnelle, si bien que je commençais à culpabiliser dès que je mangeais un peu plus que d’habitude. Cette culpabilité a laissé place à de la privation. Je mangeais moins, et je sautais parfois volontairement des repas. J’avais aussi trouvé une technique que j’ai longtemps gardé par la suite, qui consistait à mâcher tous les aliments que je voulais, puis les recracher directement, afin d’avoir leurs goûts sans leurs calories. Cela arrivait de plus en plus souvent. Plus je le faisais et mieux je me sentais. Parce que j’étais fine et mes proches me félicitaient. Parce que je portais du 0. Parce que mon petit ami de l’époque me trouvait belle et je ne voulais sous aucun prétexte que cela change. Pour toutes ces raisons et bien d’autres encore, je n’ai pas arrêté aussi vite que je l’aurais voulu. Mais j’ai tout de même réussi et, à seize ans, je pensais m’être acceptée.

Le freshman 15

La rentrée à l’université marqua pour moi un tournant. L’indépendance, être libre du regard de ma famille a laissé libre arbitre à mes désirs, si bien que je mangeais ce que je voulais et quand je voulais. C’est là que j’ai compris la signification de l’expression freshman 15.  Son sens a pris une nouvelle ampleur lorsque je suis retournée chez moi pour les vacances d’été. «Oh mais que tu as grossi!», «Redresse la tête tu as un double menton». «Les filles en Amérique du Nord remarque, elles ne sont pas fines donc tu es peut-être fine là bas!». «C’est dommage, tu étais si belle».

Ces mots là m’ont fait versé de nombreuses larmes. Tant de cruauté a suscité beaucoup de questionnements: valait-il mieux être moins heureuse et plus fine? Fallait-il se soucier de leurs regards?

Et de leurs regards tu te soucieras

Cet été là, j’ai eu l’opportunité de faire un stage en région parisienne. Une opportunité en or. J’en garde pourtant l’un des pires souvenirs de ma vie. Seule dans mon studio, je ressassais les mots de mes proches, et me regardais de manière insistante dans le petit miroir de ma salle de bain. Je me rappelle m’être sentie minable en voyant les corps élancés des parisiennes, et de les envier. A mon travail, c’était pire. Dans le milieu journalistique où je faisais mon stage, je voyais défiler de superbes créatures qui faisaient office de présentatrices, et dont les repas étaient toujours les mêmes: un grand verre d’eau et surtout pas trop de salade. A force d’évoluer dans ce milieu, je me suis habituée à faire comme elles, et au moindre écart, je m’empressais de me faire vomir. Ou alors je ne mangeais pas le repas suivant, et celui d’après, et encore d’après. Tout en continuant, en parallèle, de recracher ce que je mangeais quand l’occasion se présentait. Bien heureusement, et surtout avec beaucoup de chance, car j’ai bien conscience qu’un cas comme le mien n’est pas coutume, j’ai réussi à arrêter par moi même, sans en parler à personne. Et depuis ce temps je ne l’ai jamais refait et ne compte pas le refaire.

Ce n’est pas si facile 

Mon expérience n’est sûrement pas la pire, et certainement pas la seule. C’est pourquoi je la partage avec vous. Parce je sais à quel point il est facile de ne pas s’aimer. Parce que je sais à quel point l’idée de se faire vomir semble être si simple. Parce que je sais combien c’est dur de se priver pour pouvoir maintenir un idéal.

Il serait si facile de pouvoir rentrer dans une pièce et dire «Bonjour, je m’appelle X, j’ai un trouble alimentaire et je déteste mon corps!» Pourtant, en l’admettant à plusieurs de mes ami.e.s, je me suis rendue compte que j’étais loin d’être la seule, et beaucoup d’entre eux, à leurs tours, m’ont avoué qu’eux aussi, à un moment donné, avaient souffert du même problème, à des échelons plus ou moins élevés.

Aujourd’hui, j’essaye de m’accepter comme je suis, de manger de tout, de profiter des bons moments et d’apprécier les choses, sans complexes. Je vais à la piscine et à la plage, choses qui pour moi auraient été inconcevables il y a quelques temps. Je lutte chaque jour contre la tentation de me comparer à d’autres femmes. J’essaye de ne pas laisser mes insécurités gâcher mes relations. Mais j’essaye d’abord et avant tout de me débarrasser et de débarrasser tous ceux autour de moi qui ont la même peur, avant qu’elle ne nous bouffe.

 
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