Dans la peau d’un végétarien
26 septembre 2017 - Image par Abigail Drach
Après s’être penché sur les conséquences environnementales de l’industrie de la viande, Le Délit continue sa série spéciale sur le végétarisme en explorant sa portée sociale.

Tous les Noëls sont servis sur la table de mon salon un chapon, du foie gras et du saumon fumé. Cette année, on m’avait réservé pour la première fois une assiette de champignons sautés et quelques commentaires. «Tu es sûr que tu n’en veux pas?», «C’est une phase», «Il faut que l’on devienne végétariens nous aussi?» Face à ce genre de commentaires, ma première envie est de répondre et de dire que je ne suis pas l’adolescent idéaliste qu’on me croit être. Partager ce que j’ai vu, ce que j’ai lu, ce qui m’a convaincu. Ma seconde envie est de me taire, de ne pas déclencher un énième débat sans fin. J’obéis à cette dernière, aussi frustrante qu’elle soit. Lorsqu’on insiste pour que je goûte à un bout de viande, je sens des regards insistants. «Mince. Il a changé».

Les tensions que cette question crée dans ma famille n’ont pas l’air d’être dues à du mépris pour ma décision, mais plutôt à  une incompréhension et une inquiétude. «Le véganisme n’est plus qu’à quelques pas. Il ne peut plus rien manger maintenant. C’est très courant chez les étudiants en même temps». La nourriture occupant une place très importante dans les repas familiaux, j’ai l’impression d’imposer une politique de grands travaux à chaque repas. On ne manque pas de me faire remarquer l’effort important qu’est de me préparer un repas «sans viande, sans poisson». Mon végétarisme a fait sourciller et a pu être sujet de blagues. Tout en étant persuadé d’adopter un comportement sain et moral, j’ai dû considérer l’étendue sociale de mon choix.

Un dialogue difficile

Nous pouvons tous peser l’impact social de la nourriture, et l’inconscient qui y est attaché. Manger est une façon de partager, d’apprendre à connaître et de tirer des conclusions faciles sur notre entourage. On associe certains aliments à des comportements et des buts différents. Une personne qui mange une salade à chaque repas sera vue comme quelqu’un qui fait attention à sa santé ou son poids, alors qu’un comportement contraire peut donner l’impression d’une indifférence vis-à-vis de ces questions. De la même manière que s’asseoir et partager un repas rassemble, avoir un invité qui ne mangera pas comme les autres peut diviser la tablée. Aussi absurde que cela puisse paraître, avoir sa propre assiette, ne pas pouvoir prendre part à la dégustation qui se passe peut créer une forme d’isolement passager que l’on apprend à intégrer. Être végétarien est un choix, et ce choix fait partie de mon quotidien, ainsi il me paraît dérisoire de le remettre en question. Être confronté à l’ampleur que cette décision incarne pour certains, rend pourtant évidente l’existence d’un décalage. Dans le milieu étudiant, beaucoup d’entre nous sont végétariens. Cependant, selon la société canadienne de pédiatrie, seulement 4% des adultes au Canada ne mangent pas de viande. D’où la nécessité presque systématique de dialoguer.

Je ne me suis jamais reconnu dans le stéréotype du végétarien en colère qui viendrait donner des leçons à son entourage. Les réactions auxquelles je fais parfois face m’évoquent une forme d’animosité, comme un instinct protecteur. Il est arrivé qu’on anticipe directement mes paroles, comme pour me faire perdre de la crédibilité en disant: «Ah! Moi j’adore un bon steak», «Je ne sais pas comment tu fais». Le fait est que généralement, j’ai seulement dit que je m’en tiendrais à de la salade. C’est le fait qu’on soit désarçonné qui m’interroge. Pourquoi tout d’un coup être sur la défensive alors que le sujet peut glisser pour revenir à une conversation moins gênante?

Ce comportement peut s’expliquer par une tendance à prêter à une personne les discours d’une cause entière. Le végétarien est souvent vu comme infatigable, irritable ou irrité. Quand certains commencent un débat que je n’ai pas demandé, cette attitude est une façon de se protéger d’un possible jugement moral. Me lancer dans un plaidoyer à chaque repas ne m’intéresse pas, car bien souvent, lorsqu’une personne mange de la viande sous mes yeux, ce n’est pas le moment le plus propice pour lui dire «ne fais pas ça, ce n’est pas bon ni pour l’environnement, ni pour les animaux, ni pour toi». Le végétarisme peut être autant une question de pragmatisme que de sensibilité vis-à-vis de la souffrance animale. La question ne se règle pas par une simple conversation intéressée. 

« Le végétarien est souvent vu comme infatigable, irritable ou irrité »

Comment agir ?

Mes premiers jours en tant que végétarien étaient marqués par un militantisme bien plus marqué que maintenant. Me justifier m’était nécessaire, comme pour me convaincre que je prenais la bonne décision. L’adolescent idéaliste s’épanouissait, ce qui rendait la confrontation avec ma famille peu détendue. Ensuite, l’urgence de l’intégration de l’arrivée à l’université a atténué mon activisme. Ce sujet refroidit souvent. Quand la discussion s’orientait vers ce thème, j’ajoutais un bref mais clair «Je ne suis pas le végétarien excité, ne t’inquiète pas». Une manière sûrement de dissiper les a priori. Un an plus tard, je ne sais toujours pas quelle est la bonne manière d’en parler, de faire bouger les mentalités sans agacer. L’impression que je ne peux pas me désolidariser de la personne que j’étais il y a un an, alors que je mangeais encore de la viande en quantité et utilisais des arguments comme «mais c’est bon quand même», peut me faire perdre pied.

« Ma frustration découle de l’impossibilité presque systématique de communiquer efficacement, et j’en suis moi-même fautif  »

Être végétarien suscite chez moi une certaine fierté, celle de se sentir en accord avec ses idéaux. Il est toujours étonnant de voir des réactions contredire ce sentiment. Encore aujourd’hui, je ne connais pas la solution et mes relations étant plutôt établies, les remarques se font rares. J’ai espoir que les mentalités changeront. Cependant, chaque combat prend du temps, et comme ma prise de conscience en a pris, je ne peux pas attendre des autres qu’ils adoptent mon comportement instantanément. Ma frustration découle de l’impossibilité presque systématique de communiquer efficacement, et j’en suis moi-même fautif. Je voudrais partager mes idées et trouver un moyen d’affronter les plus sceptiques. Ce combat est le mien, mais aussi celui de la personne qui a de la compassion et de l’intérêt pour son environnement. C’est bien là-dedans que je puise mon espoir.

 
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