Le Liban en reconstruction
12 septembre 2017 - Image par May Hobeika
May Hobeika livre ses impressions sur les stigmates des conflits sur son pays.

May est une étudiante française à McGill, née et élevée en France par une mère allemande et un père libanais. La photographie est son mode d’expression artistique favori.

Le projet de May prend la forme de deux séries photographiques représentant l’évolution de la manifestation de la guerre syrienne au Liban. Voici la la seconde, suivant le Cahier à theme sur la Ruine publié cet été.

May Hobeika

Beyrouth, 2017

May Hobeika

Faqra,2017

May Hobeika

Beyrouth, 2017

May Hobeika

Baskinta,2017

 

Trois ans après sa première série, May a vu sa perception évoluer.

La ruine témoigne d’un passé qui vieillit mal. C’est une structure qui manque de soin, vouée à l’abandon, tout en persistant au fil du temps. Cette seconde série de photos réalisée lors de mon récent séjour au Liban témoigne d’une réflexion sur le conflit d’identités, symbolisé par la ruine. Le conflit d’identité se comprend sous un angle culturel, politique et personnel. Tout comme la ruine, le conflit d’identité mêle le passé et le présent.

Alors que ma première série portait essentiellement sur les réfugiés syriens au Liban, mon dernier voyage m’a permis de relier différentes dynamiques entre elles par le thème de la ruine.

D’une part, la richesse de l’histoire libanaise s’impose à travers la conservation des ruines monumentales éparpillées dans tout le pays. Au Liban, ce n’est pas rare de passer à côté de fouilles archéologiques datant de l’Empire romain en plein milieu de la capitale. Le pays retrace le passage des Phéniciens il y a plus de 6000 ans, et de sublimes palais arabes rappellent l’époque ottomane. Or, ces ruines sont soumises au développement rapide du pays et de la capitale. Beyrouth se transforme en juxtaposant des vestiges de la guerre civile, des constructions entamées puis suspendues par manque de fonds et des gratte-ciels flambants neufs dans le centre financier. À mon arrivée, le regard nostalgique et idéalisateur que je portais sur mon pays paternel s’est transformé. L’évolution de mon opinion a été en partie influencée par le manque d’infrastructures — reflet d’un pays en développement. Les coupures d’électricité quotidiennes témoignent d’une organisation chaotique dans un pays où l’eau potable ne circule pas et où l’éducation publique est médiocre. S’ajoutent à ces difficultés techniques des inégalités économiques et sociales extrêmes. Malgré cela, il existe des routes rénovées, bien que peu nombreuses, qui relient les villages traditionnels à la capitale économique moderne. Aussi, l’économie solidaire informelle permet la subsistance. Au Pays du Cèdre, la vie est célébrée au quotidien, malgré l’histoire brutale vécue à de nombreuses reprises à la suite des dominations externes ou des conflits internes.

L’antagonisme entre époques architecturales forme un chaos unifié.

Le sort des réfugiés syriens

D’autre part, les réfugiés syriens viennent s’abriter dans le chaos du Liban, fuyant leur pays en ruines. Leur nombre n’a pas beaucoup changé depuis 2014. Les réfugiés sont intégrés dans l’économie et dans le quotidien des citoyens. Les syriens forment la classe populaire du Liban, ils ne possèdent pas de voiture, prennent les transports en commun et sont objets de discrimination verbale ainsi que de racisme. Les vagues de réfugiés témoignent d’un décalage géographique d’un pays à l’autre, venant s’ajouter au décalage chronologique des ruines architecturales. On assiste à la naissance d’un statut spécifique à la population syrienne, obligée de quitter son pays et de s’intégrer indéfiniment dans un autre. Cela entraîne la création d’un nouveau conflit d’identité au sein de la société libanaise déjà composée de différentes identités religieuses et nationales, tels les arméniens, palestiniens ou druzes.

Reflexion identitaire

Enfin, ce voyage m’a permis de réfléchir au conflit identitaire qui m’anime. Alors que je n’ai jamais vécu là-bas, que je ne parle pas la langue et que je ne visite le pays que très irrégulièrement, je suis profondément attachée au Liban. Ma famille paternelle s’étale sur plusieurs générations et l’arbre généalogique comporte de nombreuses branches. Mon père a quitté le Liban à l’âge de 18 ans en fuyant la guerre civile pour s’établir en France. Malgré le fait qu’il ait pris des distances avec son pays natal afin de faciliter son intégration en France, il demeure libanais dans le cœur et l’esprit. L’éducation qu’il m’a offerte est très libanaise. Elle combine le partage et le zèle, l’indulgence et la sévérité, et au sein de la famille, l’amour y est exprimé sans retenue. Cette éducation déteint sur mon identité.

Alors que les ruines comportent souvent une connotation péjorative, elles permettent de se souvenir de ses racines tout en garwdant une place dans le futur. «L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence» (Amin Maalouf, Les identités meurtrières (1998).

 
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