Le cinéma pris de court
21 février 2017 - Image par Mahaut Engérant
Le Délit a rencontré le fondateur de «Prends ça court!», l’incontournable du court-métrage.

Le Délit (LD): Pouvez-vous vous présenter? Votre parcours?

Danny Lennon (DL): Je m’appelle Danny et j’ai beaucoup de temps libre. C’est comme ça que je me décris (rires). À la base «Prends ça court!» c’est n’importe quoi, c’est une belle folie qui malheureusement existe depuis 18 ans, fait que c’est dommage qu’il faille encore être présent (rires).

LD: D’où est venue l’idée de «Prends ça court!»?

DL :Il y a 18 ans il ne se passait absolument rien, puis fallait faire sa job, faire d’autres choses, donc fait que, c’est ça, je me suis faite ma job. Je faisais pleins d’autres affaires avant qui n’avaient aucun rapport avec le cinéma, et encore moins le court-métrage. Évidemment, je suis un cinéphile vorace. On va dire que ça vient de là. Mais y a 18 ans on a fait ça car il y avait un besoin, pour moi et pour les autres, de lieux de rencontre, d’échanger. Et on voit après 18 ans que c’est encore d’actualité, et même dangereusement d’actualité.

LD: Pourquoi plus les courts-métrages que les longs-métrages?

DL: Parce que c’est la base du cinéma. Je ne peux pas croire qu’en 2017 on parle encore de petits films. J’ai encore du monde, je leur envoie les films primés, et je me fais dire «Hey, c’est donc ben bon!». Où c’est que vous êtes le restant du temps? Qu’est-ce que c’est que vous écoutez? C’est dommage que rien n’ait évolué.

LD: Vous pensez qu’il n y a pas eu d’évolution depuis 18 ans?

DL: Il y a eu quelques trucs mais ça finit tout le temps que «Prends ça court!» existe en marge du système. 80% des films courts sont fait en dehors du système. La diffusion est hors du système. À un moment donné ça ne va pas bien. Il n’y a rien de négatif, c’est juste que si on veut que ça marche, si on veut faire avancer, c’est nous autres qu’il faut qu’il fasse.

LD: Et à propos du festival en soi?

DL: C’est même pas un festival. C’est un truc à l’année. Souvent on a essayé de nous mettre dans un moule «Oh arrêtez de faire pleins d’affaires, faites juste un truc!», ma réponse c’est fuck off man. Désolée mais c’est ça.

Moi je dis, fais le film que tu veux faire.

LD: Du coup pour vous en une phrase «Prends ça court!» c’est quoi?

DL: «Prends ça court existe!» parce que y a un manque flagrant dans l’industrie. C’est moins pire depuis une couple d’années mais y a 18 ans j’étais le fameux «Ah, les petits films!», avec tu sais le fameux move de la main comme ça (fait un mouvement dédaigneux de la main). Et c’est fascinant de voir que l’industrie n’avait aucun respect pour les petits jeunes qui commencent, alors que c’est leur futur. Depuis 18 ans, un des trucs aberrants que je trouve c’est qu’on n’essaye pas plus. On est déjà formaté à fitter dans un moule parce que les instituions ont décidé ci et ça. Ça me rend fou! À l’inverse, moi je dis, fais le film que tu veux faire. Il vaut mieux faire quelque chose que tu aimes. Et j’espère qu’on offre un choix, une autre façon de faire.

LD: Et donc quel est votre rôle vis-à-vis des réalisateurs·rices?

DL: Prends ça court! c’est une bibitte, parce qu’on a pleins d’antennes partout et dans pleins de choses. On n’est pas producteurs mais on va aider à produire. On n’est pas réalisateurs mais on va t’aider. On ne finance pas mais on va t’aider à financer. Après ça la diffusion, la distribution, on fait pleins d’affaires et la porte est toujours ouverte.  Il y a pleins d’écoles et festivals fantastiques, mais c’est surprenant de voir que quand t’es jeune et que tu commences dans le milieu on te dit pas certaines choses. On est la pour te dire c’est quoi la game.

LD: Le court-métrage est pour beaucoup une porte d’entrée dans le cinéma: est ce que le festival présente majoritairement des cinéastes novices?

DL: Non. Je dirais que c’est un best of the best, faut que t’ailles manger tes croutes là. Il y a 400 courts-métrages au Québec et on en prend 61 par année. C’est moi qui fais la sélection. C’est du monde que je vois aller. Le film n’est pas obligé d’être parfait mais derrière le film on aime les gens, leurs façons de faire. Les 61 on les connaît.

LD: Vous voyez l’émergence d’une nouvelle vague du cinéma québécois?

DL: Chaque quelques années, il y a toujours une vague. Ça n’arrête pas. Et oui, y a du positif mais comme on disait tantôt, on voit de plus en plus les films qui sont formatés pour plaire. Ça me désole un peu.

LD: Et d’où viennent les réalisateurs·rices?

DL: Ils viennent de partout Québec, du Canada et même international. Et francophones et anglophones. 90% de nos films sont en anglais.

LD: Que trouvez-vous de singulier dans les courts-métrages comparé aux longs-métrages?

DL: J’aime la folie, la débrouillardise. C’est du condensé de cinéma. Si tu es cinéphile, et si je te dis que tu vas avoir plus d’émotions dans 8 minutes que dans un long, et bah tu vas en manger 8 de ces courts là. D’autre part, à «Prends ça court», on est obligés au festival d’être moins paresseux. Peut être qu’au début, quand on se disait que les gens n’y connaissaient rien, on se disait que ça allait passer. Mais après, on pouvait plus passer n’importe quoi et soudainement la job de programmateur de courts est reconnu. Ça a juste empêché le monde d’être moins paresseux, de la production à la diffusion. Et les prix ont commencé il y a 14 ans — donc j’ai été paresseux pendant 4 ans (rires)! Il y a 14 ans, on l’oublie, le grand prix pour un bon court-métrage c’était 250 pièces. C’était honteux, et ça venait avec un petit trophée de merde. Les gens s’en foutaient. Nous la première année, le premier prix était à 15000 pièces cash. Nos prix sont littéralement un fuck you à l’industrie! Le trophée je l’ai fait faire il y a 14 ans. C’est un trophée de bowling, grand comme à peu près 4 pieds 12, mauve et or — le truc le plus laid au monde! Mais c’était pour envoyer chier les petits trophées de merde!

Nos prix sont littéralement un fuck you à l’industrie!

LD: Ils en sont où du coup ceux qui ont débuté il y a 18 ans?

DL: Ils sont rendus aux Oscars. Par exemple, juste de l’autre côté de ce mur [du centre Phi], il y a un film qui a été fait qui s’appelle Nextfloor, de Denis Villeneuve. C’est qui Denis Villeneuve? C’est pas de la merde, tsais. Et les présentateurs qui viennent cette année, ce sont tous du monde qui viennent du court-métrage. Tous les plus grands sont passés par là.

LD: Comment voyez-vous l’avenir de «Prends ça court!?»

DL: Je sais pas (rires). J’aimerais que ça me coûte plus d’argent. C’est ben le fun, mais c’est ça. Je connais personne qui fait une job comme ça et qui paye de sa poche. Je suis pas en train de chialer, c’est juste la réalité.

 
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