Introspection journalistique
14 mars 2016 - Image par Prune Engérant
La profession dans la ligne de mire.

Lors d’une discussion récente avec une camarade de classe, je l’écoutais me dire qu’en choisissant sa faculté à McGill, elle avait pris en compte des facteurs tels que le métier qui allait le mieux payer, ou celui qui avait le plus «d’avenir». Je n’ai jamais voulu me poser cette question, probablement par peur de la réponse, enfouissant ma tête dans le sable comme une autruche. Alors que mon expérience à McGill tire à sa fin, la question me taraude: le journalisme a-t-il encore un avenir?

Payer ou ne pas payer pour l’information?

Maintenant qu’Internet est partout dans nos vies, les sources d’informations sont inépuisables. En tant que lecteur, c’est merveilleux! Mais en tant que journaliste, cette abondance d’informations pose une question: puisqu’elle est si accessible, doit-on vraiment payer les journalistes?

Les blogueurs, eux, ne sont pas payés. En 2012, le Huffington Post français avait refusé de payer ses blogueurs, pourtant considérés comme des contributeurs fréquents. Les blogueurs s’étaient insurgés, et les journalistes avaient probablement lâché un soupir de soulagement — au moins, ce n’était pas leur profession. Aude Baron, ex-rédactrice en chef du Plus du Nouvel Observateur (l’Obs, ndlr), un hebdomadaire français, explique que «tout travail mérite salaire», mais que les blogueurs, contrairement aux journalistes, ne sont pas là pour produire de l’information mais pour l’enrichir, en apportant un point de vue alternatif ou une opinion. La recherche, les sources, le travail de terrain ne relèvent donc pas du travail d’un blogueur. Néanmoins, l’Obs avait alors pris la décision de payer certains de ses contributeurs sur la base de la popularité des articles qu’ils produisaient. Plus l’audience aimait les contributions, plus le blogueur avait de chances d’être rémunéré.

Le modèle est peut-être économiquement viable, mais il est impossible de s’empêcher de penser à tous les articles ayant peu d’intérêt politique, économique ou social qui envahissent la toile. Lorsque les contributeurs sont payés aux «J’aime», aux partages sur Facebook et aux nombres de commentaires, la qualité des sujets peut être remise en question. Ce qui plaît n’est pas toujours ce dont il faut parler, déclencher des controverses inutiles pour le simple plaisir des trolls d’internet n’est pas le travail d’un journaliste. Pour avoir une petite idée de ce que veut dire payer ses contributeurs aux «J’aime», il suffit de regarder du côté du MTL Blog.

Payer un journaliste, c’est payer la recherche, l’assurance de sources fiables, la réflexion, le travail parfois long, les nuits blanches et les casse-têtes. Le journaliste certes produit de l’information, mais il produit surtout un certain type d’information qui mérite un salaire. Une qualité d’information essentielle à l’éducation de nos sociétés et à leur bon fonctionnement.

Prune Engérant

Jongler entre la déontologie et un salaire fixe

Puisqu’il faut payer les journalistes, le souci de la somme devient épineux. L’équilibre entre déontologie et salaire est alors au cœur du débat. Selon Le Devoir, de 1981 à 2013, au Québec le salaire d’un journaliste indépendant a chuté de 40%. En plus de cela, le journalisme reste un milieu inégalitaire, où les femmes pigistes sont en moyenne payées 14% de moins que les hommes. La précarité des journalistes affecte nécessairement la qualité de leur travail, car quand bien même on se veut idéaliste et parler de sujets qui fâchent et qui remettent en question le statu quo, il faut aussi payer ses courses, ses factures téléphoniques, internet, et son loyer.

La précarité est, selon moi, l’une des raisons principales pour laquelle l’opinion publique est de moins en moins en faveur des journalistes, et semble parfois avoir l’impression que les journalistes feraient  tout pour un gros titre. Lorsqu’un métier est peu ou mal payé, et qu’il faut néanmoins en vivre, la qualité peut devenir un obstacle à un revenu confortable. C’est donc une question de déontologie — se conformer aux codes et aux règles du métier de journaliste, un pilier pour que la profession soit respectée et légitime. Le Conseil de Déontologie en Belgique publiait en 2013 un nouveau code de déontologie, et stipulait clairement «Les journalistes évitent tout conflit d’intérêts.»

Les intérêts individuels sont en conflit direct avec les intérêts de la profession. La pression repose entièrement sur les épaules des journalistes qui doivent alors jongler entre maintenir un niveau de vie décent et résister à toute pression extérieure pour maintenir leur intégrité. Il est essentiel qu’ils le fassent, car sans la déontologie, la profession n’a plus aucune légitimité.

La vague du numérique

Aujourd’hui, les étudiants en journalisme sont, non sans raison, inquiets pour leur avenir. Un article de La Presse datant de 2012 expliquait qu’un journaliste à Radio Canada avait dû attendre onze ans avant de devenir un «permanent». Pas de plan de carrière pour les journalistes, et drôle de perspective d’avenir pour les étudiants.

De nouvelles qualifications

La question fondamentale est celle du numérique: comment les étudiants en journalisme doivent-ils s’adapter, se préparer, pour espérer être compétitifs sur le marché du 21e siècle? Si l’on accepte les salaires, la précarité, les critiques de la société, il reste encore le problème d’être embauché. Les journalistes et les recruteurs ont exploré en profondeur la question et voici quelques conseils qui ressortent de leurs analyses.

Tout d’abord, le journaliste du futur sera polyvalent, et hyper-qualifié, mais les professionnels ne sont pas d’accord sur l’intérêt d’une école de journalisme. Selon certains, l’envie d’être journaliste est plus importante qu’une école, et selon d’autres, les techniques d’écriture et d’investigation que l’on enseigne dans les écoles restent centrales. Ce qui ressort du débat est que le journaliste n’écrira pas seulement un article, il devra être capable d’enregistrer et d’éditer des sons, des vidéos, et des images. Il devra aussi être calé en codage CSS et HTML, et parfaitement maîtriser les réseaux sociaux, pour pouvoir être compétitif dans le marché du numérique. Tous s’accordent sur le fait que le journaliste du futur devra à lui tout seul regrouper plusieurs professions. En plus de cela, il faudra rajouter le style de vie: ne pas compter les heures, être réactif et innovateur, gérer le stress et la compétition, tout en produisant une qualité d’information sous l’œil critique de l’audience.

Est-ce trop en demander? Peut-être. Qui peut se prétendre expert en codage, en photographie, en vidéo, en écriture et en reportage? Il semble déjà que les aspirants journalistes n’auront pas le choix. Les mutations sont déjà en cours.

 
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