On ne rigole pas avec la littérature
27 janvier 2015 - Image par Cécile Amiot
Raconter au prix d’une vie.

Parmi les auteurs condamnés, Salman Rushdie figure parmi ceux dont le nom est prononcé outre mesure. Vingt-cinq ans après le coup de tonnerre: un décret de l’ayatollah Khomeiny, une sentence de mort pour l’infidèle.

Le romancier et essayiste britannique, d’origine indienne, a publié, en 1988, son roman Les versets sataniques. Celui-ci est inspiré des débuts de la foi musulmane, de son nomadisme, de l’histoire du prophète Mahomet et surtout, des versets sataniques du Coran, dictés par le diable, sous l’apparence d’un ange, à Mahomet ainsi trompé. La Fatwa est tombée sur Rushdie en 1989, énoncée par le dirigeant iranien Khomeiny: à bas «l’auteur des Versets Sataniques qui est contre l’Islam, le Prophète, le Coran !» Suivant la publication, à Bolton, dans le nord de l’Angleterre, des manifestations ont éclaté contre Rushdie, on y a brûlé le roman. Le livre est banni de nombreux pays orientaux. Salman Rushdie, lui, voit en Les Versets Sataniques une marque de respect et d’admiration envers le Prophète: le livre «le traitait comme il voulait être traité; pas comme une figure divine […] mais comme un homme («le Messager»)», écrivait le romancier dans le New Yorker en 2012. D’ailleurs, disait-il aussi, le livre ne prétendait pas s’engager dans une cause politique. C’était un pur travail littéraire, un roman. C’est ce qu’il semble regretter le plus, le fait que Les Versets Sataniques aient à jamais été bannis de l’œuvre littéraire. Peut-être était-il trop candide dans sa non-croyance? Quoi qu’il en soit, la politique l’a emporté, et dans sa course, elle a pris sa vie d’antan à Salman Rushdie.

L’auteur, né à Bombay en 1947, avait suivi sont père en Angleterre à l’âge de treize ans. Son identité, comme plus tard ses romans, se sont construits sur l’expérience de l’exil, du statut d’étranger. Il a commencé ses études au Collège de Rugby et les a poursuivies à King’s College, à Cambridge, dans un programme d’histoire. Il rêvait de devenir acteur et tenta pendant un temps de travailler pour une chaîne de télévision pakistanaise. «Mais le téléphone est resté mystérieusement silencieux ensuite», racontait-il au Nouvel Observateur en 2013, «et j’ai finalement décidé, assez sagement je crois, de devenir écrivain.»

À la suite de sa condamnation, Salman Rushdie a longtemps vécu sous protection policière. Accompagné de deux policiers, il quitte Londres le lendemain du verdict et se cache quelques jours dans une auberge de campagne puis dans la ferme que lui prêtent des amis. Il rejoint enfin sa femme dans une maison de location, anonymement. Les conditions de sa protection l’empêchent de sortir; il doit s’inventer une nouvelle identité: Joseph Anton. Ce nom est le titre du roman autobiographique que l’auteur a publié il y a deux ans, relatant son expérience de la fuite. Elle n’est maintenant qu’un lointain souvenir, alors qu’il a recommencé une vie loin de l’angoisse et de la traque, à New York. Lentement, le monde musulman s’est désintéressé, et la Fatwa a été levée en 2000. Selon son fils Zafar Rushdie, la prime promise pour son exécution est augmentée par certaines organisations islamistes chaque année, mais, disait-il au journal britannique le Standard en 2012, «cela fait vingt ans que l’on dit beaucoup de choses à propos de mon père. Je suis immunisé».

 
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