Une entrevue en parallèle
20 janvier 2015 - Image par Simone Records
Rencontre avec Stéphanie Lapointe au sujet de son dernier album, Les Amours parallèles.

Stéphanie Lapointe, c’est d’abord et avant tout une carrière qui s’est dessinée hors des sentiers battus et convenus par Star Académie. Avec sa voix enfantine et douce à l’excès, au-delà d’être une chanteuse interprète, elle est également devenue actrice à ses heures et a effectué un travail de documentariste lors de projets humanitaires en Haïti et au Darfour. Tout chez elle évoque une harmonieuse superposition, des mélodies et de nombreux projets, comme son dernier opus musical, le disque Les amours parallèles.

Son album précédent, intitulé Donne-moi quelque chose qui ne finit pas, est paru en 2009. Elle explique cette absence relativement longue au Délit: «Je ne voulais pas faire ce projet si les bons éléments n’étaient pas réunis, je faisais tellement d’autres choses, des documentaires, des projets de fiction… Le fait d’avoir tant de projets m’a permis de prendre ce temps entre les albums, sans être dans l’urgence de faire quelque chose.» Un des initiateurs les plus importants du projet fut pour elle Joseph Marchand, réalisateur de son disque précédent et deuxième moitié du duo expérimental Forêt avec Émilie Laforest. «C’est vraiment lui qui m’a donné le petit coup de pied qu’il fallait; à force de ne pas faire de musique […] je me demandais si j’avais encore ma place, si j’étais capable. J’avais un peu le vertige et il m’a beaucoup aidée à avoir confiance.»

Quelle est l’idée principale, le moteur, qui a dirigé le disque de sa conception à son lancement en novembre dernier? Tout simplement, et ç’en est presque audacieux de conventionalité, l’amour: «L’amour, c’est un thème qui peut être abordé sous tellement de facettes, je trouvais ça super intéressant comme défi d’aborder des questions comme le pardon par exemple.» Mais comment réinventer la question de l’amour le temps d’un album sans tomber rapidement dans le piège impardonnable du cliché? En s’entourant de collaborateurs à la fine fleur de la créativité dans le milieu musical québécois, et surtout, de partenaires motivés à faire quelque chose de véritablement unique au profit de leur interprète. C’est ainsi que l’on retrouve au générique des Amours parallèles non seulement les talents de Forêt, déjà mentionnés, mais également une pléthore d’artistes émérites tels que Philippe B, récemment couronné à l’ADISQ dans la catégorie «Auteur ou compositeur de l’année», Philémon Cimon, qui a ravi la critique l’année passée avec son album poétique et mesuré L’été, Stéphane Lafleur chanteur du groupe indépendant Avec pas d’casque, la poète Kim Doré, ainsi que, le temps d’une parenthèse anglophone dans l’album, l’auteur-compositeur aux sonorités blues Leif Vollebekk. 

Comment un tel regroupement de talents est-il advenu? «Avec chaque auteur, c’est des histoires complètement différentes. Pour Philippe B, ça a été le premier auteur avec qui j’ai travaillé. Philippe, je l’ai connu avec Pierre Lapointe, il m’avait composé deux chansons du disque précédent. Je ne le connaissais pas tant que ça parce que c’était vraiment Pierre le lien. Entre temps, il a sorti les albums fabuleux qu’on lui connaît puis j’ai été vraiment touchée par le gars, par sa plume, par sa démarche. Finalement, on s’est super bien entendus, on était touchés par les mêmes thèmes, il aimait ma proposition esthétique pour l’album, ça s’est construit un peu comme ça.»

«Philémon, c’est Joseph qui me l’a présenté; quand je l’ai rencontré, ça a vraiment été comme un gros coup de cœur, parce que c’est quelqu’un d’un peu complexe, de réfléchi. Moi, ça m’attire les artistes comme celui-là, dont tu sens que derrière leur démarche, il y a vraiment une réflexion. [Chez Philémon Cimon] c’est aussi fort au niveau des textes que musicalement.»

Pourtant, cette polyphonie d’auteurs éclectiques garde une élégante unité au sein de l’album, et ce grâce à la voix et à la présence unificatrice de Stéphanie Lapointe. «Ce qui est un peu le point en commun de tous les artistes avec lesquels j’ai travaillé à l’écriture de l’album, c’est que tous ces gens-là avaient le goût d’écrire pour le projet. Souvent, ce qui peut arriver quand tu es interprète, c’est que t’appelles des gens et [ils t’offrent] des chansons qui n’ont pas été prises pour leur projet ou qu’ils avaient écrites pour d’autres, ou des chansons qu’ils ont tout court dans leurs affaires, et ils te proposent ça. Mais moi de la façon dont ça s’est fait, avec Stéphane Lafleur, avec Philémon, on s’est assis à la maison et chaque fois qu’on abordait un thème on se demandait ce qui n’avait pas été encore abordé sur l’album pour ne pas se répéter.» Et c’est ainsi que chaque chanson offre un nouveau regard sur l’éternelle et inépuisable thématique de l’amour. Par exemple le titre Les amours parallèles (Philipe B) aborde la naissance continuelle des amours au creux du foisonnement mondain de la ville, De mon enfance (Philémon Cimon) explore la difficulté du désenchantement amoureux quand vient le temps de grandir, et N’entre pas sans désir (Kim Doré / Forêt) est une exploration poétique de l’attente languissante, charnelle et désespérée pour l’être aimé. «Le thème c’est vraiment l’amour, mais chaque auteur est venu laisser son petit bout d’histoire au projet. J’abordais ce projet-là comme un espèce de gros puzzle en me disant que chaque auteur allait venir avec la pièce manquante du puzzle et on allait finir par faire un tableau.»

Parmi tous ces collaborateurs s’en trouvent également des légendaires, par le biais de la reprise: soit Un jour comme un autre, chanson qui avait été écrite par Gainsbourg pour nulle autre que Brigitte Bardot, ainsi que Pourquoi, de Jane Birkin. Des deux amantes célébrissimes de Serge, y en a-t-il une qui attire davantage les faveurs de Stéphanie? «J’aime beaucoup Brigitte Bardot, je trouve que c’est un symbole fort de l’époque. Mais à un niveau artistique, je connecte vraiment plus avec ce que Jane Birkin dégageait, cette femme-là, son énergie… J’ai eu la chance de la rencontrer il y a un peu plus de deux ans à Montréal, parce que je faisais sa première partie. J’ai trouvé qu’elle était tellement belle, avec tout ce qu’elle a vécu, c’est comme rencontrer une grande page d’histoire, c’est vraiment impressionnant.»

Dix ans après son ascension fulgurante à la célébrité grâce à Star Académie, que perçoit-elle de différent dans l’univers musical où elle a su dénicher sa place bien à elle? «Je trouve [qu’en musique] on a été tellement secoués par rapport à plein de choses ces dernières années et j’ai l’impression qu’on se relève de petites guerres et qu’il y en a toujours d’autres qui arrivent. Par exemple, avant, notre support principal c’était vraiment le disque et le disque allait vraiment somme toute bien il y a dix ans. Puis, il y a eu l’avènement d’iTunes et les gens se sont mis à télécharger les chansons, et juste au moment où les compagnies de disques commençaient vraiment à comprendre un peu les nouvelles stratégies et comment utiliser Facebook et les autres plateformes, là le streaming a commencé et ça, c’est un peu comme la nouvelle affaire contre laquelle les musiciens doivent se battre. Je ne suis pas nécessairement contre le streaming mais j’ai l’impression qu’il y a vraiment une question à se poser sur ce que les compagnies d’Internet devraient payer comme redevance aux artistes. Ce qui arrive en ce moment c’est que les gens achètent des ordinateurs, paient pour des réseaux Internet pour se procurer du contenu, mais les gens qui fabriquent ce contenu-là, les artisans des films et de la musique, c’est les moins payés au bout du compte. C’est un peu pour ça qu’en ce moment je me dis qu’il faut vraiment aimer ça pour faire ça parce qu’on travaille comme des fous sur des projets de disque et puis au bout du compte, c’est difficile. C’est vraiment difficile pour tout le monde en ce moment.»

On sent en effet qu’énormément d’efforts, et bien sûr, d’amour, ont été mis dans la création et la réalisation des Amours parallèles qu’on pourra voir sur scène lorsque la chanteuse amorcera sa tournée au printemps prochain. Au final, Les amours parallèles, c’est un ouvrage délicat et travaillé où l’on retrouve des paroles et des mélodies qui traversent les gens, les sexes et les générations pour terminer finement entrelacées entre les mains et dans la voix d’une artiste qui n’en finit plus de charmer. 

 
Sur le même sujet:
28 novembre 2016
29 septembre 2015
15 septembre 2015