Erdogan tisse sa toile
1 avril 2014 - Image par Keelan MacLeod
La Turquie vit actuellement une crise politique et sociale majeure.

 

 

Dimanche dernier les élections municipales turques confirmaient la domination de l’AKP, le Parti de la Justice et du Développement que dirige le Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan. Avec 48% des suffrages (selon RFI), un observateur peu averti pourrait croire que la politique d’Erdogan est donc soutenue par une grande partie de la population. Cependant, depuis l’année dernière la Turquie est devenue le théâtre de réformes non démocratiques suivies de manifestations,  de débats acérés et de violences politiques.

Oppositions

En mai 2013, l’annonce de la destruction prochaine d’un parc d’Istanbul entraine des manifestations pacifiques de la part de la jeunesse turque. La brutalité de la police à l’égard de ces manifestants agit alors comme le détonateur d’une révolte contre le système d’Erdogan. Les manifestations sont de plus en plus importantes: jusqu’à 2,5 millions de Turcs se mobilisent et la place Taksim devient un lieu emblématique des protestants.

Parallèlement, Erdogan mène des actions qui accentuent ces controverses et échauffent l’opposition, qui se développe dans la rue mais aussi et surtout sur les réseaux sociaux. Son gouvernement a fait passer certaines lois faisant l’objet de polémiques comme celles sur la limitation de la consommation d’alcool, la promotion de l’éducation islamique, la libéralisation du port du voile, ou encore l’interdiction d’habitations étudiantes mixtes. Erdogan a dans un même temps mis en place certaines répressions de l’opposition que ce soit en lançant la police contre les manifestants, en accusant de «terroristes» certains de ses opposants, ou encore en condamnant les journaux hostiles. Il s’en est aussi pris à la confrérie Gülen (un groupe religieux populaire en Turquie qui fut pendant longtemps son allié), et a limogé ainsi des milliers d’employés de l’administration et de la justice accusés d’être de «type F» (en accord avec Gülen). Enfin, sur les réseaux sociaux il est accusé d’avoir pris part à de nombreuses affaires de corru

ptions et d’échanges monnayés illégaux selon des enregistrements téléphoniques qui font scandale. Par exemple, l’enregistrement ayant fait couler le plus d’encre est celui d’un soi-disant appel d’Erdogan (ce dernier nie les faits) ordonnant à l’un de ses fils de se débarrasser de quelque 30 millions d’euros de pots-de-vin.)

Une très longue liste d’actions qui ne ressemble en rien à ce qu’on pourrait attendre d’une démocratie laïque et libre souhaitant l’adhésion à l’Union européenne.

Dictature numérique

S-Turquie

Le 21 mars dernier, Erdogan interdit l’accès au réseau social Twitter. Le 27 c’est le site de partage de vidéos Youtube qu’il  bloque à son tour car selon ses dires ils «entravent la sécurité de l’État». Ces réseaux étant de véritables lieux d’échange d’opinion, de mobilisation et d’opposition, leur fermeture va au-delà d’un simple contrôle du gouvernement concernant la sécurité du pays, c’est de la pure censure. «Le droit à la liberté d’opinion et d’expression constitue un pilier central des sociétés démocratiques modernes. Bloquer les accès à YouTube et Twitter limite excessivement ce droit fondamental», a affirmé vendredi l’expert de l’ONU chargé de ces questions, Frank La Rue. La Turquie rejoint alors le groupe assez peu glorieux des pays comme l’Iran, la Chine ou encore la Corée du Nord ayant bloqué l’accès à ces sites. En les rejoignant sur cet aspect, la Turquie devient alors comparable à ces pays où la démocratie est inexistante ou critiquée. Bien que ces mesures soient facilement contournées grâce à des VPN, c’est un pas en arrière pour la Turquie, ce pays laïque, montré comme un exemple au Moyen-Orient, candidat à l’adhésion européenne et qui depuis de nombreuses années s’était placée sur les rails de la démocratisation. On peut ainsi noter que le score du pays par la Freedom House était en constante amélioration pendant la dernière décennie, mais que depuis 2013 la Turquie est jugée comme étant «moins libre». On peut dénoncer les politiques menées par Erdogan que beaucoup considèrent comme étant un chef autoritaire. En effet, à coup de menace et de discours très forts il a avancé ses ambitions conservatrices et parfois même islamiques. Le niveau de démocratisation turque plie aussi sous le poids des scandales de corruptions, du contrôle de la justice, de la mainmise sur les médias et de la fraude électorale. Ainsi la Turquie ne semble plus qu’être une démocratie électorale embarquée sur le chemin de l’autocratie, car même les scrutins municipaux, utilisés par Erdogan comme une sorte de référendum pour légitimer sa politique, sont extrêmement contestés (par exemple dans un quartier d’Istanbul le nombre de votes pour l’AKP était plus élevé que le nombre d’inscrits).

Une jeunesse concernée

Erdogan a explicitement exprimé sa volonté de faire de la jeunesse turque une «jeunesse religieuse». Le Premier  Ministre parle de «jeunesse» à former et non de «jeunes». Cela implique un projet d’ingénierie sociale.  C’est un projet de société. Pour y parvenir, il faut exercer une pression autoritaire et limiter les libertés individuelles» a commenté de façon pessimiste le journaliste  turc K. Gürsel. On comprend donc que la jeunesse est un point central du débat politique qui se joue depuis un an: Erdogan entend réformer de manière conservatrice et religieuse la jeune génération à travers ses réformes sur l’éducation, l’alcool, la mixité étudiante, la contraception et les réseaux sociaux ; mais celle-ci ne se laisse pas faire. En effet ce sont les étudiants qui remplissent en majorité les rangs de l’opposition dans la rue, comme nous l’a expliqué Hazal, une étudiante de McGill ayant participé aux manifestations avant son départ pour Montréal, sur Internet et au sein de diverses organisations (la confrérie Gülen citée plus haut est très intégrée dans le milieu étudiant).

 
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