Écoute en deux temps
11 mars 2014 - Image par Laurence BAZ Morais
Réflexions sur un album de David Giguère.

Casablanca, nouveau disque de David Giguère lancé le 4 mars dernier au Club Soda de Montréal, est le récit d’une rupture tumultueuse: «ceci est la (sic) représentation de deux personnes qui n’ont jamais réussi à exister (ensemble)» (incipit de l’album). Sombre, poignante, la thématique est émouvante: quête de soi, de l’autre, relation en crise, échos d’un parent disparu, crise identitaire… C’est une véritable plongée dans la tête d’un homme blessé que nous propose ce jeune artiste de vingt-cinq ans. Retour sur une écoute en deux temps d’un album qui gagne à être découvert progressivement.

La déception

En écoutant pour la première fois l’album de David Giguère, Casablanca, que j’attendais depuis plusieurs semaines avec un enthousiasme sans doute démesuré après avoir découvert l’artiste par hasard en glanant des chansons d’Alex Nevski sur Youtube, j’ai été un peu déçue par son rythme langoureux, presque répétitif et ses paroles aux métaphores pas toujours glorieuses. La première chanson rendue publique, «La pornographie», était pourtant pleine de promesses, avec un son enlevant, des paroles poétiques, pimpantes et bien écrites.

Peut-être que vu les heures d’attente et la qualité de la première chanson, la barre était trop haute pour le reste de l’album. Peut-être aussi que j’ai mal écouté, ou que j’obéissais inconsciemment à l’adage populaire qui stipule que toutes les premières fois sont ratées. Toujours est-il que mon premier contact avec Casablanca était un peu teinté de tristesse: aucune toune ne sortait du lot, le ton était un peu trop constant, les découvertes musicales trop discrètes. J’attendais une dizaine de chansons aussi poétiques que «Permettez-moi» et aussi rythmées que «Encore», issues de Hisser haut, premier album enchanteur de Giguère, sorti en 2012. Mais je me suis retrouvée avec Casablanca face à un album aux allures adolescentes, immatures, et, de surcroît, rose. Appartenant moi-même à la génération texto-réseaux sociaux, j’ai eu du mal à apprécier le caractère pas très original d’un album qui surfe sur la vague du temps présent, avec une couverture toute de Facebook et d’iPhones ornée.

En lisant quelques entrevues de l’artiste afin de comprendre d’où venait son disque, je me suis retrouvée face à un personnage vivant dans l’urgence de la création: «pendant deux ans, je n’avais pas écrit du tout parce que j’étais trop occupé à tourner, c’est juste cet été que les douze tounes ont débarqué. Au départ, c’était uniquement des petits textes improvisés, écrits rapidement, que j’ai ensuite retravaillés et fignolés. L’important, c’était de tout faire ça dans un court laps de temps pour m’éviter trop de questionnements» (sorstu.ca, le 6 mars 2014).  Une urgence qui se ressent parfois dans la réalisation de l’album, qui contient tout de même une coquille dans l’incipit! Ceci étant dit, il paraît que l’habit ne fait pas le moine, et qu’il faut toujours persévérer au-delà des apparences, alors…

Le talent

Une fois ma probable mauvaise foi ravalée, j’ai pris le temps de feuilleter le livret, de réécouter chaque chanson une dizaine de fois pour bien les comprendre, les assimiler, apprendre à les aimer. Parce qu’il m’a finalement rapidement semblé que cet album appelait de multiples écoutes, une attention prolongée, une patience adaptée.

Et voilà que soudainement, alors que le rose de la couverture brûlait encore quelque peu mes yeux (on ne se refait pas), j’ai compris l’humour des messages textes un peu niais et jamais distribués qui décorent la première page du livret «bb j’t’ai écrit un mail je t’aime» «je t’aime bb, tu me manques déjà aussi», «criss que jtm». J’ai commencé à m’attarder sur les rythmes lents, épurés, aux quelques mots bouillonnants qui vont plutôt bien avec le fond électro-pop. Malgré un œil encore critique sur quelques paroles un peu bancales, j’ai découvert le léger rythme enivrant de certaines chansons avec plaisir. Et pour couronner l’expérience, le lancement du 4 mars dernier au Club Soda m’a permis de voir l’énergie et la bonne humeur contagieuses de Giguère, ainsi que son plaisir certain à conquérir la scène. Les chansons semblaient plus rock dans la pénombre de la salle de concert, et malgré des éclairages bien trop insistants et agressifs, je me suis quelque peu réconciliée avec l’œuvre et son créateur.

Ainsi, après de nombreuses écoutes, j’apprécie maintenant la douceur et la sensibilité de Casablanca. Si l’album me semble toujours manquer d’un peu de recul, la voix de David Giguère est sans conteste exceptionnelle, son plaisir de jouer incontestable et le résultat, minimaliste, mais talentueux, passera moins inaperçu qu’il ne me semblait à la première écoute.

 
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