Rock around the clock
22 octobre 2013 - Image par Hossein Taheri
Le TNC présente une comédie sur le thème de l’heure des choix.

La trotteuse cliquète avec insistance dans une pièce noire. «Ce bruit que vous entendez n’est pas un problème technique. Ce n’est pas une indication musicale. C’est le bruit de l’anxiété grandissant d’un homme. Cet homme, c’est moi.» Ainsi se présente Jon, le personnage principal de la pièce Tick tick… boom! présentée par le Tuesday Night Café Theater en ouverture de sa saison 2013.

À l’aube de la trentaine, Jon est déchiré. Déchiré entre ses aspirations à produire une comédie musicale rock qui révolutionnerait le genre («Je suis un “talent prometteur” depuis si longtemps que je crains d’avoir manqué à ma putain de promesse») et d’autres voies. Par exemple, celles qu’ont choisies Mark, son meilleur ami, un acteur naguère lui aussi prometteur, qui a échangé l’estomac grondant d’une vie de bohème contre une carrière lucrative en marketing (et une BMW «qui te permet d’ajuster la température de ton cul») ou sa copine Susan, une danseuse de ballet «qui n’en serait pas moins danseuse si elle vivait en Nouvelle-Angleterre mais qui aurait un lave-vaisselle».

Il y a assurément de l’autobiographie dans Tick, tick… boom! écrit par Jonathan Larson vers 1990 alors qu’il avait lui-même trente ans et avant qu’il ne produise l’opéra-rock Rent! qui lui valut le succès, un Pulitzer et trois Tony. Conçue à l’origine comme un monologue rock, la pièce a depuis été réécrite pour trois chanteurs par le dramaturge David Auburn. On y trace le portrait tendre et cynique de cet âge de la trentaine qui est une croisée des chemins et qui oscille entre le confort et la fidélité à ses idéaux, qui redoute les choix et toujours en doute («Thirthy/Ninety», «Johnny can’t decide»).

La réflexion est légère, comédie musicale oblige. L’histoire finit généralement bien et prend le parti de l’optimiste et d’une certaine gaieté à vivre. C’est d’ailleurs dans les morceaux comiques que les chanteurs offrent leurs performances les plus adroites, tant sur le plan du chant que du jeu. Ainsi en est-il de «Sugar», saisissante réflexion sur le rôle des friandises Twinkies comme fortifiant anxiolytique à quelque âge que ce soit: Brendan Macdonald, qui campe Jon et sur les épaules duquel repose le spectacle, y est excellent, comme dans le reste du spectacle. Attachant et crédible, sa voix sait se tordre de sentiments malaisés: la chicane amoureuse déclenchée par le malentendu et le désir de plaire, le mélange de surexcitation et d’épouvante à la veille d’une représentation autant que, thème principal du spectacle, l’appréhension à vieillir, la fatigue de se chercher ou la crainte de ne pas «y» parvenir (ou l’angoisse de ne pas vraiment savoir ce que représente ce «y» maudit).

Teodora Mechetiuc, l’interprète de tous les rôles féminins, offre une performance correcte. À sa voix, généralement juste, manque la chaleur que pourrait conférer un jeu plus dynamique. On la préfère dans le personnage de composition de Rosa, l’agente de Jon, que dans celui de sa copine, alors qu’elle ne parvient pas à se départir d’une certaine staticité. Paradoxalement peut-être, c’est le sourire figé dans le parfait contentement d’un publicitaire jet-set qui permet à Nathaniel Hanula-James de s’accomplir dans le rôle de Mark.

La réalisation de Jon Corkal et la direction de scène de Marina Miller et Cameron Oram sont à point: trois caissons et deux chaises suffisent à rendre un New York bigarré, où se mêlent les hommes en noir de Soho et les énergumènes bariolés de l’East Side, où l’on peut aisément passer d’appartements si exigus qu’on «arrose les céréales de son coloc avec l’eau de sa douche» aux luxueux bureaux d’une boîte de recherche exécutive. La présence de quatre musiciens (John Castillo, à la guitare électrique, Josh Loke, à la basse, Ben Mayer-Goodman à la batterie et Mina Bahrami au clavier) sur scène n’est jamais un obstacle scénique (encore que la musique couvre parfois les chanteurs au début des morceaux) et l’espace est particulièrement bien exploité dans l’électrique duo «No More» alors que Jon et Mark s’adonnent à un frénétique show d’air guitar ou dans le romantique «Green Dress» où Susan et Jon virevoltent sur les toits d’un bloc-appartement miteux.

Finalement, dans toute la légèreté d’une comédie musicale sur le thème du temps qui passe, la soirée est agréable et l’on attend impatiemment le reste de la saison.

 
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