L’absurde de Ionesco à Montréal
5 février 2013 - Image par Yves Renaud
Quand se résigner à mourir est la meilleure des solutions

«Il vaut mieux regretter qu’être regretté.» Ainsi peut-on résumer la pièce d’Eugène Ionesco Le Roi se meurt, qui joue en ce moment au Théâtre du Nouveau Monde. Un classique du théâtre de l’absurde, qui rime avec complexité humaine et chaos universel. Une pièce qui, au premier degré, n’est pas spectaculaire; le public est témoin des dernières heures d’un roi affaibli et dont le royaume disparaît à vue d’œil. Entouré de ses plus proches et uniques connaissances, il se voit obligé de reconnaître sa mort ou, pire à ses yeux, de se résigner. Mourir est un fait; se résigner à être oublié à jamais, ne pas être éternel, est une hérésie. L’audience devient alors partie prenante dans les réflexions, de plus en plus noires, d’un roi dont le palais s’effondre et les forces s’évanouissent.

Un coup de jeune
La pièce, qui a fêté ses 50 ans en 2012, subit aujourd’hui, comme le veut l’expression, «un coup de jeune». Frédéric Dubois, aux commandes de la mise en scène, révolutionne l’art de la décoration scénique: un seul grand miroir reflétant un public qui rit aux éclats. À mesure que le spectacle avance, cette simplicité du décor prend une tournure métaphorique: le miroir devient les souvenirs du roi. Celui-ci s’y admire et voit son passé défiler, refusant catégoriquement de se laisser aller à la mort. La salle entière rejoint alors l’homme dans ses pensées, ses visions, ses émois.
Quant à la mise en scène, elle a le don d’être d’une extrême sobriété: des gestes simples sur une scène d’une toute petite taille.
Cependant, la scène ne se limite pas à l’estrade: c’est tout l’espace de la salle qui est occupé par les acteurs. L’interaction avec le public est constante: tout au long de la pièce, les acteurs courent dans les allées, montent dans les loges et au premier balcon. Des centaines de feuilles de papier, qui représentent les archives oubliées du palais en ruines, tombent sur les spectateurs assis à l’orchestre. Le public se fait acteur: il est le peuple, les réflexions du mourant, le spectateur de la mort digne d’un roi bafoué.
Les personnages de Frédéric Dubois renforcent considérablement l’absurde de la pièce. Le contraste entre les costumes resplendissants au ridicule et les fissures se dessinant sur les murs, va de pair avec l’air faux, raté, qu’adopte les acteurs. Tout cela pour admettre, en fin de compte, que la mort de Sa Majesté est un avant-propos de la leur.

La mort, banale et tragique
La pièce cherche avant tout à représenter le tragique d’une situation commune. N’est-ce pas le sort de tout être humain? La reine Marguerite le sait et essaie malgré tout de rassurer son mari. Le docteur ne jure que par le Ciel et les astres, qu’il connaît mieux que le corps humain, pour affirmer les propos de la reine.
La reine Marie, l’autre femme du roi, occupe quant à elle un rôle bien plus étonnant. Folle de lui, elle incarne l’Espoir qui n’existe plus devant la fatalité des choses. Alors que des douleurs de plus en plus violentes dévorent Sa Majesté et que le refus fait place à la résignation, elle essaie de le convaincre d’oublier le passé et l’avenir pour lui clamer haut et fort: «Tu es maintenant». Oublier la simple notion du temps, c’est faire que «maintenant» devienne «toujours». Comme lui-même le dit, fou de désespoir: «Les rois devraient être immortels».
Finalement, cette banalité de l’existence ne vous donne qu’une envie alors que le rideau se baisse: aimer la vie avant que la mort ne vienne.

 
Sur le même sujet:
23 septembre 2008
8 octobre 2013