À propos de la victoire
25 septembre 2012
Votre mère vous a sûrement appris quand vous étiez jeunes qu’il y avait une façon de gagner au Monopoly.

Qu’après avoir fait endurer la tempête, les moqueries et la banqueroute aux autres joueurs, les tumultes de la déchéance sont suffisants à qui a perdu et dérisoire serait toute injure supplémentaire quand, déjà, vous avez apprivoisé la victoire. Or, on appelle mauvais gagnant celui qui se permet des débordements d’orgueil et, au Monopoly, c’est une chose impardonnable qui inciterait sans doute vos adversaires à y penser à deux fois avant de rejouer avec vous.

Je pense que la victoire que célèbre actuellement la jeunesse québécoise, la hausse des frais de scolarité annulée et sur laquelle on danse désormais, est une amère victoire et qu’il faudrait y penser à deux fois avant de s’imaginer qu’on peut se moquer des coûts qu’elle aura entrainés. Amère parce qu’elle aura couté beaucoup plus cher qu’on le pense, sans vraiment parler d’argent. Dans l’immédiat, on aura sacrifié la rentrée universitaire de plusieurs centaines de cégépiens, les opportunités de stages estivaux de centaines de bacheliers, des applications à la maîtrise ou au doctorat de centaines de gradués, des occasions d’études à l’étranger pour des centaines d’étudiants, des mois de salaire à des centaines d’universitaires qui auraient été nouvellement diplômés et j’en passe. Même si je suis de ceux qui ont manifesté, si je crois à une société plus juste et une éducation plus accessible, une partie de moi reconnait le prix de la victoire. S’il me semble que le mouvement étudiant mérite mes félicitations, un examen de conscience est aussi de mise quand on met de l’avant des valeurs d’accessibilité à l’étude mais qu’on y porte atteinte, par la même occasion.

À long terme, je pense aussi que le conflit étudiant aura un écho bien sombre, car une cassure profonde est survenue entre la jeunesse et la classe politique. Le comportement de l’ancien premier ministre et de son équipe, leur volonté admise à demi mots de ne rien régler, de laisser le chaos s’emparer des rues de cette ville pour s’en faire du capital politique au nom d’une démocratie que celui-ci ne met pas en pratique a tôt fait d’en désabuser plus d’un.

Je pense qu’au nom de la démocratie, on peut bien des choses, mais on ne peut pas brutaliser de cégépiennes. Je pense qu’on ne peut pas en vouloir à un peuple, aussi coupable soit-il, éternellement. Mais on peut très bien se souvenir de la moquerie affirmée dont il a été la cible;, on se souvient longtemps d’un nom, d’un visage. C’est un prix que je n’étais pas prêt à payer, de voir ma confiance en un gouvernement s’essouffler sèchement. De voir un peuple se sentir trahi par ceux qui se veulent ses défenseurs. De penser qu’encore ici, qu’encore aujourd’hui, à la tête de cette nation, on puisse hériter de quelqu’un qui ne veut pas notre bien.

Et puisqu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, je pense que la jeunesse a raison d’être fière, mais ne doit pas s’imaginer qu’elle s’en sort indemne, qu’elle n’a rien sacrifié.

 
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