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Lula, une victoire rétrospective au Brésil

Le Délit s’est entretenu avec une spécialiste mcgilloise afin de mieux comprendre le résultat du vote.

Marie Prince | Le Délit

Luiz Inácio Lula Da Silva, dit Lula, a remporté la présidentielle brésilienne avec le Parti travailleur (PT) face au président sortant Jair Bolsonaro. Le politicien de 77 ans, président du Brésil entre 2003 et 2011, entamera officiellement son troisième mandat présidentiel en janvier 2023. Le Délit s’est entretenu avec Iwa Nawrocki, professeure d’histoire à l’Université McGill qui se spécialise dans l’histoire moderne de l’Amérique Latine, et particulièrement celle du Brésil. 

Une victoire serrée

La campagne a été marquée par une forte polarisation de la société brésilienne et la peur d’un scénario similaire à l’invasion du Capitole aux États-Unis, à la suite des élections américaines en 2021, en cas de victoire serrée. Lula a remporté la présidence d’une courte tête avec 50,9% des voix. Durant les 45 heures qui ont suivi les résultats, Bolsonaro, candidat vaincu, s’est muré dans le silence pendant que ses sympathisants organisaient plus de 500 barrages routiers dans tout le pays. Alléguant des fraudes électorales, ces derniers se sont mobilisés pour « sauver la démocratie », appelant l’armée à agir. Ces allégations, nourries par de nombreuses fausses nouvelles (fake news), ont été démenties par l’armée. Après deux jours de silence, Bolsonaro s’est finalement exprimé dans une courte allocution vidéo. Il s’est engagé à « respecter la constitution » et a appelé à la fin des blocages routiers : « Les manifestations pacifiques seront toujours bienvenues, mais nous ne pouvons pas utiliser les méthodes de la gauche, […] qui empêchent la liberté de circulation ».

Les défis qui attendent le nouveau président

Malgré sa défaite, Bolsonaro bénéficie d’un soutien bien supérieur à celui annoncé par les sondages, lui donnant 27% au premier tour, soit 15 points en dessous des 43% reçus. De plus, le Parti libéral, auquel le président sortant est affilié, reste la force principale au Congrès et au Sénat. De même, parmi les 27 États au sein de la fédération brésilienne, 14 sont dirigés par des partisans de Bolsonaro. Ainsi, si Lula a remporté la présidence, il devra composer avec une forte opposition bolsonariste. Selon Iwa Nawrocki, interrogée par Le Délit, « Le grand défi de Lula sera de nouer des alliances et de négocier. Dans ce contexte-ci, Lula a de l’expérience ». En effet, lors de son premier mandat en 2003, Lula avait dû former une alliance avec plus de 12 partis du centre (« centráo »), des petites formations politiques qualifiées d’opportunistes par plusieurs, afin de gouverner. Depuis ses deux premiers mandats, les promesses incarnées par le chef du PT n’ont pas changé, soit mettre en place des protections sociales et environnementales. Durant les années 2000, grâce à des conditions économiques favorables, dans ce que l’on avait appelé le miracle brésilien, Lula avait pu combiner protections sociales et réussite économique. En huit ans, grâce à des programmes sociaux comme Bolsa Familia, 20 millions de brésiliens sont sortis de la pauvreté pour grossir les rangs de la classe moyenne, accroissant ainsi le marché domestique. Cette victoire sociale s’était accompagnée de victoires économiques, notamment le remboursement en avance de la dette de 15,5 milliards de dollars envers le FMI, et une croissance économique à 6% du PIB. À la fin de ses deux mandats, Lula récoltait un taux d’approbation avoisinant les 85%.

« Au lieu de me demander ce que je compte faire, regardez plutôt ce que j’ai fait »

Luiz Inácio Lula Da Silva

Avec la récente victoire de Lula, les Brésiliens espèrent retrouver ces années de croissance économique et sociale. « Au lieu de me demander ce que je compte faire, regardez plutôt ce que j’ai fait », déclarait Lula lors d’une entrevue pour le Times durant la campagne. Et, en effet, de nombreux éléments de sa campagne renvoient vers ce passé, notamment son refrain, une reprise de celui utilisé lors de sa première candidature en 1989. La victoire de Lula est donc teintée de nostalgie, tournée vers sa réussite dans les années 2000. Paradoxalement, « la nostalgie est un phénomène qui touche plus les jeunes […] en dessous de 40 ans », pour qui « Lula est un personnage mythique », nous a expliqué Iwa Nawrocki. La génération de Lula a quant à elle « été très critique de sa progression vers le centre », ajoute-t-elle.

« Lula s’est engagé à une tolérance zéro face à la déforestation »

Le respect des engagements de Lula en faveur de plus de protections sociales et environnementales dépendra largement de la situation économique brésilienne, affectée par une inflation atteignant 11,73% en mai. « Si l’économie va mal, il y aura beaucoup moins de négociations possibles pour les protections sociales […] il devra faire plus de concessions aux businessmen et à l’agronégoce », nous a confié Iwa Nawrocki. Toutefois, il pourrait être en capacité d’offrir des « protections minimes par rapport à ce qu’il aurait pu faire s’il avait une majorité et si on pensait entrer dans une période de croissance économique ». Mais, comme nous l’a rappelé la chercheuse, les programmes sociaux des années 2000 n’avaient représenté qu’une faible part du PIB, soit 2%. Dans son programme, Lula s’est engagé à une tolérance zéro face à la déforestation, aux incendies et l’orpaillage illégal, alors que, selon les représentants des peuples autochtones lors d’un sommet tenu en septembre dernier, 26% de l’Amazonie « est contaminée et détruite ». La déforestation avait connu un bond de 75% sous la présidence de Bolsonaro par rapport à la décennie précédente. Cependant, la question environnementale a été largement absente de la campagne, reléguée au second plan derrière les attaques personnelles entre les deux candidats, et les préoccupations principales des Brésiliens : l’économie, la pauvreté, l’éducation et la corruption.

La corruption

La position de Lula est aussi fragilisée par le fait qu’une partie importante de la population le rejette catégoriquement en raison des scandales de corruption ayant entaché ses années au pouvoir et, plus récemment, de sa compromission avec l’entreprise pétrolière Petrobras. En effet, Lula a été condamné à neuf ans de prison et emprisonné en 2017, puis relâché en 2019. Malgré l’annulation de sa condamnation en 2019 avec l’intervention de la Cour suprême, Lula n’a pas été innocenté. La corruption des politiques au Brésil, révélée par les scandales de 2005 des Mensalao, l’achat du soutien des partis du « centráo » par le PT et Lava Jato en 2017, est, selon certains, inhérente au système multipartite brésilien. Selon Iwa Nawrocki, la question qu’il faut se poser est la suivante : « Est-ce proportionnel à la corruption générale ? » 

Qu’en pensent les étudiants mcgillois ? 

Contacté par Le Délit, un étudiant mcgillois d’origine brésilienne ayant préféré rester anonyme nous a dit qu’« il est trop tôt pour se prononcer » mais que « ce ne sera pas une gouvernance facile [pour Lula, ndlr]». .N’avoir que 50,9% des voix signifie également que « 49,1% des Brésiliens ne veulent pas de lui », et que « Lula devra apprendre à gouverner le Sénat et le Congrès qui s’opposent à lui ».

« Lula devra apprendre à gouverner le Sénat et le Congrès qui s’opposent à lui »

Un étudiant mcgillois d’origine brésilienne 

La capacité de Lula à tenir ses promesses dépendra selon lui des conditions économiques, alors que le Brésil pourrait entrer en récession. Dans les années 2000, Lula avait bénéficié d’une situation économique favorable, si bien qu’ « un autre aurait pu faire les mêmes choses », souligne l’étudiant en question. 

Cet étudiant ne partage pas les peurs exprimées par certains quant à la transition, soulignant que « Bolsonaro se pliera et devra se plier à une transition sans heurts ». Il nous a rappelé que ce dernier a fait élire des députés et des sénateurs, et qu’il représente une force d’opposition majeure : « Il restera dans le jeu démocratique. » « Cela montre que la démocratie fonctionne toujours », souligne-t-il.


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