En vert et contre tous
3 avril 2012
Le 22 mars 2012, aux environs de 13h, madame Dupré quitta précipitamment son domicile avenue Montrose en bougonnant quelque chose à propos de sa liste d’épicerie.

Deux livres de saumon rose de l’Atlantique, un sac de Doritos, du camembert, des petits-feuilletés aux mini-saucisses, et cinq ou six autres ingrédients pour le tartare: décidément pas grand-chose qui valût la peine de se déplacer jusqu’au Maxi, d’autant plus qu’elle n’avait pour ainsi dire rien préparé. Pourtant, un jeudi soir, elle ne pouvait tout de même pas recevoir des invités sans leur servir au moins un tartare de saumon avec un verre de rosé. Or, elle avait beau réfléchir, elle ne trouvait pas d’autre solution que de se déplacer en personne –surtout après le démêlé qu’elle venait d’essuyer avec le livreur la semaine passée, qui l’avait obligée à changer de supermarché. Peut-on avoir confiance en une viande qu’on n’a pas tâtée soi-même? Évidemment, on peut toujours la tester quand elle arrive à la porte, mais après, on est bien embêté de devoir dire au p’tit jeune de revenir se présenter avec un morceau plus tendre.

Alice Des | Le Délit

Parvenue sur Sherbrooke, madame Dupré eut la désagréable surprise de se retrouver nez à nez avec un bouchon de circulation tel qu’elle n’en avait pas vu depuis un 4 juillet aux États-Unis sur l’autoroute 95, quelque part entre la ville de New York et le New Jersey. Cessant de ronchonner à propos de sa liste d’épicerie, madame Dupré se proposa de contourner le trafic en quittant la rue Sherbrooke à la prochaine intersection. Parvenue au croisement le plus proche, elle eut encore une fois la désagréable surprise de se retrouver nez à nez avec ce même bouchon de circulation, tel que vraiment, elle n’en avait pas vu depuis ce fameux 4 juillet. madame Dupré tenta de se calmer en songeant au tartare de saumon qu’elle préparerait ce soir pour accompagner sa bouteille de rosé. Mais plus le temps passait, et moins elle parvenait à détacher les yeux du pare-chocs arrière de la petite Corolla grise, dont la boîte de vitesses devait avoir été fixée sur «P» depuis belle lurette. Qui plus est, un vacarme infernal s’élevait graduellement plus loin dans la rue, qui expliquait sans doute les causes du trafic. Comme tout le monde, madame Dupré détestait d’autant plus les bouchons de circulation qu’elle parvenait rarement à canaliser sa rage dans une direction constructrice. Aussi, klaxonnant comme les autres, elle s’était mise à jurer comme un camionneur, ce qui ne lui était pas arrivée depuis longtemps, sans doute depuis ce fameux 4 juillet sur l’autoroute 95, quelque part entre la ville de New York et le New Jersey.

Soudain, l’origine de ce vacarme se fit connaître lorsqu’une marée rouge se mit à déferler dans la rue. madame Dupré s’y attendait si peu qu’elle faillit en avaler le petit sent-bon accroché à son rétroviseur dans une profonde inspiration destinée à la calmer, selon une technique millénaire que lui avait enseignée son professeur de yoga thaïlandais. Aussi vida-t-elle aussitôt le contenu de son sac à main sur le siège passager à la recherche de son téléphone.

–Chériii! Chériii! Allume vite la télé, y’a des communistes qui défilent sur Sherbrooke! Y’a une révolution communiste!

Monsieur Dupré décrocha la bouche pleine, mâchonnant mollement une tablette de chocolat suisse, confortablement installé chez lui. Il faut dire que, s’étant foulé la cheville après avoir raté une marche à la sortie de son travail vendredi dernier, son mari était en congé maladie depuis près d’une semaine.

–Qu’essé que tu racontes? C’est sûrement la manifestation étudiante.

–Quelle manifestation étudiante?

–Tu sais ben… C’était prévu depuis un bon bout de temps. La manifestation contre la hausse des frais de scolarité, expliqua monsieur Dupré en affectant un air important.

C’est qu’il en avait entendu parler au travail la semaine dernière.

–Voyons donc! Une manifestation astheure! s’écria sa femme en fixant un regard rouge sur la marée toute aussi rouge, dont elle commençait à présent à distinguer les têtes les unes des autres.

–Ben ouais, fit monsieur Dupré, mâchonnant mollement sa tablette de chocolat suisse.

–Pis quoi encore? Ils trouvent peut-être qu’on leur paie pas assez de taxes?

–Ben non, ça a de l’air, fit tranquillement monsieur Dupré, d’un ton chocolaté

Le ton ne sembla guère satisfaire sa femme, qui s’attendait sans doute à davantage d’empathie de la part de son mari envers sa souffrance d’automobiliste. Elle bougonna donc quelque chose à propos de sa liste d’épicerie en regardant passer la marée, avant de revenir à la charge après quelques minutes.

–C’est de combien la hausse, donc?

Pour toute réponse, monsieur Dupré se contenta de hausser les épaules au téléphone, ce qui se traduisit tout bonnement par un bruit de mâchement qui ne plut guère à madame Dupré. Son mari ajouta alors, pour la forme, qu’il s’agirait sans doute de quelques centaines de dollars par an.

–Bah! On paie ben plus que ça en taxes pour leurs études, nous autres!

–Ben ouais, fit monsieur Dupré en finissant posément sa tablette de chocolat.

–Pis les Ontariens? Leurs étudiants paient ben plus que nous autres, pis me semble que leur budget à eux est moins dans le rouge! Ils pensent-tu à ça eux autres, avec leur solidarité?

–Ben non, ça a de l’air, fit une nouvelle fois Monsieur Dupré qui, ayant fini sa tablette de chocolat suisse, se vit bien contraint de rajouter quelque chose: «Pas grand-chose à attendre de ce côté-là. Des futurs BS, anyway. Tu sais ce qu’on dit : BS un jour, BS toujours.»
Et il se mit à rire fièrement de sa blague, la trouvant très appropriée à la situation. Puis, juste au moment où monsieur Dupré s’apprêtait à rajouter quelque chose sur les abus du bien-être social, sa femme l’interrompit en s’écriant qu’il y avait également des étudiants qui défilaient avec des pancartes de McGill. Son mari n’en revenait pas.

–Ben voyons donc, McGill peut pas être en grève! Ça a aucun bon sens!

–Mais puisque j’te le dis! Des parapluies rouges pis une bannière! «McGill littérature française en grève!»

–Ah?… Tiens, ils ont ça eux autres, un département de littérature française?

–Ç’a de l’air!

–Ben coudonc!

C’est alors que monsieur Dupré se mit à la recherche d’un sac de chips à se mettre sous la dent, en attendant son tartare de saumon.

–Ça va, c’est pas médecine, quand même, fit-il calmement pour rassurer sa femme.

Mais madame Dupré était tout de même indignée. Ce jour-là, elle ne prit pas moins de trois heures et demie à faire les courses. Le comble, c’est qu’une fois rentrée chez elle, elle s’aperçut qu’elle avait oublié les petits-feuilletés aux mini-saucisses, le thym pour le tartare, de même que les Doritos. Sa rage fut sans bornes. Maudissant à la fois les étudiants, les policiers et le gouvernement Charest, elle massacra son tartare, si bien qu’elle dut se résigner à servir des spaghettis bolognaise, à sa plus grande honte. Mais enfin, tout était prêt pour souper lorsque monsieur et madame Dupré reçurent un coup de fil de la part de la directrice de l’école primaire de leur fille, qui leur informa gravement que Lisa était menacée d’expulsion pour avoir volé un iPhone.

Affolés, les Dupré s’empressèrent d’annuler en catastrophe leur souper du jeudi soir, avant de s’engouffrer dans leur fourgonnette aussi vite que leur permettait la cheville foulée de monsieur Dupré. En chemin, madame Dupré ne cessa de répéter que c’était de la faute de son mari, qu’il n’aurait jamais dû lui refuser l’appareil, d’autant plus que ses bonnes notes les lui avaient mérité. Et monsieur Dupré de répéter obstinément qu’il était ridicule d’offrir des iPhones à des fillettes de onze ans.

Alice Des | Le Délit

C’était la deuxième fois en un an que monsieur et madame Dupré étaient convoqués au bureau de la directrice de l’école primaire. La seule autre fois ce fut pour la demande d’admission de Lisa, qui s’était effectuée lors d’une rencontre individuelle de manière très formelle. La directrice leur avait alors assuré que leur fille n’aurait aucun mal à s’intégrer dans leur communauté, et qu’elle avait, bien entendu, beaucoup de potentiel qui leur permettait d’espérer de grandes choses de sa part.

Couverte de honte de la tête aux pieds, madame Dupré se confondit en excuses aussitôt que la bonne sœur lui ouvrit la porte. Monsieur Dupré quant à lui ne cessait de répéter que c’était la première fois que leur fille Lisa faisait une chose pareille, que c’était la dernière fois également, et qu’ils ne lui permettraient décidément pas de recommencer de sitôt. Madame Dupré était au bord des larmes. À leur grande surprise, la directrice leur annonça qu’elle reviendrait peut-être sur la décision d’expulsion, puisque leur fille Lisa s’était pour ainsi dire expliquée devant la mère supérieure. Celle-ci leur conseilla alors de discuter avec Lisa, et, d’une voix douce, elle les pria presque de ne pas la gronder. Ces pauvres Dupré ne savaient qu’en penser.

Le chemin du retour se fit dans un silence total. Parvenus chez eux, monsieur et madame Dupré convoquèrent solennellement leur fille à la table de la cuisine et lui demandèrent, appréhensifs, ce qu’elle avait dit à la directrice pour se justifier.

–La vérité, répondit la fille des Dupré, c’est que je ne l’ai pas volé. Manon me l’a donné pour que je l’aide à le revendre, pour qu’on commence à ramasser de l’argent.

–Quoi, tu ne vas pas nous faire accroire que la famille de Manon a besoin d’argent? Ils sont richws à craquer! s’emporta madame Dupré. 

–Ils viennent juste d’emménager pas loin d’ici dans une maison bien plus grosse que la nôtre! renchérit monsieur Dupré. Six chambres, quatre salles de bain!

–On a juste une chambre de moins qu’eux, se permit de commenter Lisa.

–Pis rien que deux salles de bain! rétorqua aussitôt son père, qui oubliait le véritable sujet de la conversation.
–Mais comment ça, vous commenciez à ramasser de l’argent? Combien d’argent vous vouliez ramasser au juste? insista madame Dupré, que l’initiative de sa fille avait véritablement inquiétée.

Pendant plusieurs bonnes minutes, Lisa refusa obstinément de répondre. Enfin, il fallut que monsieur Dupré menace de l’envoyer rejoindre sa cousine au New Jersey pour que celle-ci se résigne enfin à répondre que Manon et elle s’étaient proposées de ramasser très exactement 1 625 dollars. C’est alors que monsieur Dupré se souvint brusquement, en se tapant le front, qu’il s’agissait là de la somme contestée par la manifestation contre la hausse des frais de scolarité.

–Voyons donc, ma chouette! s’écria sa mère. Tu ne penses pas sérieusement qu’on te laissera payer tes études, seule?

Monsieur Dupré répondit quant à lui que seuls ses droits de scolarité au primaire excédaient 2 950 dollars.

–On n’a peut-être pas les moyens de t’envoyer à Harvard, mais les droits de scolarité au Québec! C’est rien, voyons donc! répétait sa mère, secouée d’un petit rire de soulagement.

Lisa elle, ne riait pas.

–Ah bon? Si c’est rien, vous auriez les moyens de payer les frais de scolarité de deux cent mille étudiants? Leur demanda-t-elle fermement, tout en essuyant des miettes de chips sur la table de la cuisine pour éviter leur regard.

Et les Dupré de s’étonner une fois encore. En désespoir de cause, Lisa se résigna alors à lâcher ce qu’elle avait sur le cœur.

–Vous comprenez vraiment rien! Ce n’est pas pour nous qu’on voulait le ramasser, l’argent… C’est comme les étudiants qui manifestent. Vous pensez que c’est juste dans leur intérêt? C’est les gens de mon âge qui vont arriver au cégep dans cinq ans, pas eux autres!

–Tu ne peux pas comprendre, ma chouette, l’interrompit madame Dupré d’une voix douce. C’est plus compliqué que ça.

–Ben expliquez-moi alors! Tu t’es-tu déjà demandé ça représente quoi, 1 625 dollars par an pour des étudiants qui travaillent à dix piastres de l’heure? Ça fait 4 875 dollars pour un bac universitaire! Et cela représente plus de quatre cent quatre-vingt huit heures à la job, ce qui revient à plus de soixante et un shifts de huit heures d’affilée!

Madame Dupré en resta coite. Monsieur Dupré quant à lui songea que leur fille avait décidément beaucoup de potentiel en mathématiques.

–Mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse, ma chouette? Balbutia maladroitement sa mère. On n’y peut rien, il y a des riches et des pauvres, c’est comme ça, c’est tout.

Monsieur Dupré quant à lui rétorqua qu’on ne pouvait tout de même pas changer le monde à deux.

–À deux non. Mais à deux cent mille, oui, insista fermement la fille des Dupré. Vous êtes au courant qu’y a eu deux cent mille personnes à la manifestation aujourd’hui?

Pour toute réponse, madame Dupré échappa un petit «Pff!» d’indignation, tandis que monsieur Dupré se demandait d’où leur petite fille de onze ans tenait toutes ces informations. Décidément, Lisa s’entêtait. Il décida alors de mettre un terme à la discussion en déclarant qu’ils ne seraient jamais d’accord, puisqu’ils étaient séparés par des positions idéologiques différentes.

– Les carrés rouges et les carrés verts, ce n’est pas fait pour s’entendre. T’as le droit d’avoir des convictions politiques ma petite, mais garde les grandes actions pour plus tard, tu veux?

–Vous êtes des carrés verts? demanda alors Lisa, déçue.

C’est alors que madame Dupré perçut davantage que de la déception dans le regard de sa petite fille de onze ans. Il lui sembla brusquement avoir perdu son admiration de manière irréparable.

–Voilà que l’école privée transforme nos enfants en marxistes, astheure! s’indigna monsieur Dupré.

–Espèce de conservateur! s’emporta soudain sa fille avant de quitter brusquement la cuisine

Madame Dupré se précipita dans la chambre de sa fille pour exiger que celle-ci s’excuse à son père. Ce n’était pas tant parce qu’elle l’avait traité de conservateur, mais bien pour son audace d’avoir osé employer l’expression «espèce de» à l’égard de son père. Pendant que madame Dupré gravissait les escaliers, Lisa avait déjà commencé à jeter ses uniformes dans une boîte de carton destinée à l’Armée du Salut, avant de se tourner vers ses jouets préférés dans un geste plus symbolique. Paniquée, sa mère tenta de l’immobiliser, mais Lisa se déroba à son étreinte et s’attaqua désormais à ses jolies robes de concert en froufrous, en velours et en dentelle.

–Lisa! Voyons donc, ça n’a pas de bon sens! C’est parce que ton père t’a fait croire qu’on est des carrés verts? On n’est pas des carrés verts, voyons! Regarde moi! Regarde!

Lisa s’arrêta un moment dans son insurrection et vit que sa mère avait relevé un coin de son rideau rouge sur sa chemise, où elle l’avait appliqué avec un sourire nerveux. madame Dupré avait fait un effort. À présent, c’était au tour de sa fille de descendre s’excuser à son pauvre père, dont la cheville foulée l’empêchait de se précipiter dans la chambre de sa fille. Pendant ce temps, monsieur Dupré avait rejoint le canapé du salon où, dépité d’avoir été privé de tartare de saumon par des manifestants venant de tout le Québec et de spaghettis bolognaise par une petite manifestante de l’avenue Montrose, il devait se contenter d’une tablette de chocolat suisse pour souper.

À la télé, une étudiante interviewée déclarait qu’il s’agissait non seulement d’une manifestation historique, mais aussi d’un entêtement historique. Monsieur Dupré quant à lui, en vert et contre tous, mâchait historiquement sa tablette de chocolat suisse, le dos tourné à sa fille Lisa qui ne s’excusa pas.

 
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