Le plaisir de se faire raconter des histoires
6 mars 2012
Entre réalisme et mysticisme, ces deux albums sauront définitivement charmer les rêveurs qui dorment en vous.

À l’ère du numérique et de l’omniprésence de l’autobiographique, de la mise en scène plus ou moins romancée ou carrément assumée de soi, de ses petites misères et de son quotidien plus ou moins palpitant, il est parfois simplement agréable de se faire raconter une histoire, sortie tout droit de l’imagination d’un écrivain, des méandres de sa fantaisie, des profondeurs de ses fabulations. Une histoire inventée, tout simplement, dans laquelle on ne reconnaît personne, avec des personnages qui ne facilitent pas l’identification, des lieux un peu fantastiques et lointains. Et si possible, avec des monstres, des laids, des gros, de préférence poilus et avec beaucoup de dents.

Gracieuseté de Glénat Québec
C’est le cas de La bête du lac (Glénat) et Voyage en Satanie (Dargaud) deux albums rafraîchissants avec des êtres monstrueux bien comme il faut, effrayants et terriblement… humains. Coïncidence? Ces deux récits commencent avec la quête d’un personnage disparu, et feront découvrir aux protagonistes des mondes merveilleux aussi bien décrits et imaginés que dessinés.

La bête du lac, fruit de la collaboration du scénariste et coloriste François Lapierre (dont le nom sonne familier à vos oreilles parce qu’il a travaillé avec Loisel et Tripp sur Magasin Général) et du dessinateur Patrick Boutin-Gagné, met en scène un trappeur bourru qui essaye de retrouver son frère jumeau disparu quelques temps plus tôt. Celui-ci s’est fait dévorer par un monstre en essayant de sauver une sirène emprisonnée dans les glaces d’un lac voisin. L’univers merveilleux créé par Lapierre et Boutin-Gagné nous permet d’explorer des contrées forestières, hivernales, au fond d’un Québec rural où règnent de multiples superstitions.

Le ton est un brin décalé, les dessins un peu géométriques et les situations souvent drôles. Les personnages sont stéréotypés, mais restent tout de même complexes, un peu timbrés et campés dans leurs idées, et demeurent sympathiques. Ils ne brillent pas par leur intelligence, mais leur courage leur fait honneur et la solidarité qui règne dans ce petit village perdu dans une nature glacée est charmante. La présence d’un conteur évoluant dans le récit et qui reprend régulièrement les rênes de son histoire, empêchant certains personnages de lui voler la vedette, ajoute une touche de charme à cet album qui questionne avec pertinence notre propre rapport aux mythes et aux monstres, ces créatures menaçantes indispensables à nos imaginaires.

Gracieuseté de Dargaud

Dans un tout autre registre mais toujours dans cette veine d’histoire racontée pour faire vibrer notre imagination débridée, Voyage en Satanie, scénarisé par Fabien Vehlman et dessiné par Kerascoët, met en scène Charlotte, une jolie rousse qui organise une expédition pour retrouver son frère, disparu sous terre depuis quelques mois. Ce jeune homme voulait prouver l’existence de l’Enfer à partir de la théorie de Darwin, persuadé que les hommes de Néeandertal s’étaient réfugiés sous terre pour survivre. Leurs corps, en s’adaptant aux conditions de vie se seraient transformés pour ressembler à des véritables êtres diaboliques: excroissance osseuse sur la tête, corps velus, pieds en forme de sabots… Le voyage de Charlotte dans cette Satanie mystérieuse aux habitants pas comme les autres va s’avérer aussi palpitant pour elle que pour nous.

Comme La bête du lac, Voyage en Satanie est une exploration des mythes qui nous bercent à travers une narration poétique et intelligente, servie par des dessins d’une très grande qualité. Rien à redire sur ces personnages un peu rétro et charmants, sur une utilisation parfaite des couleurs pour faire voyager les lecteurs dans des mondes angoissants et attirants, sur un récit fascinant et original qui s’est évidemment approprié l’imaginaire de Jules Verne pour le transformer avec justesse.

 
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