Rusalka ou le paganisme lyrique
15 novembre 2011
L’œuvre maîtresse d’Antonin Dvorak à l’Opéra de Montréal

Alors que Vodnik, le maître des eaux, folâtre avec les nymphes sur des berges écumeuses, sa fille Rusalka se morfond de désir pour un prince humain. Sorte de sirène issue de la mythologie slave, cette vierge avide de chaleur humaine est prête à sacrifier son immortalité pour rejoindre la terre des hommes. La sorcière Jezibaba lui propose un pacte fatal: Rusalka rejoindra l’étreinte de son prince et deviendra mortelle, mais restera muette aux oreilles humaines. S’il fallait que son homme la rejette, elle sombrerait dans l’abîme pour l’éternité.

Ainsi se déploie le conte lyrique Rusalka, magnum opus du compositeur tchèque Antonin Dvorak. On se souviendra assurément de cette production comme de la plus audacieuse de la saison. Jamais n’a-t-on vu un opéra aussi primitif, aussi païen, aussi pur. C’est précisément grâce à la force brute des vagues et des coraux, de la lune et des ronces que l’opéra conquiert son public; dès le premier chant de la sirène, toute résistance s’effondre et l’on se laisse entraîner vers les profondeurs.

Projections visuelles innovantes
La puissance immersive de Rusalka doit beaucoup à la projectionniste Wendall K. Harrington, qui parvient à décupler l’espace scénique par ses décors numériques. Grâce à une toile tendue en arrière-scène, à deux panneaux côté cour et côté jardin, et aux voiles vaporeux tendus au-dessus des chanteurs, le théâtre s’estompe alors que s’amorce une odyssée à travers forêts, nuages et marées.

Mais madame Harrington s’est emportée: la flore se transforme quatre ou cinq fois au cours du même air, alors que les chanteurs sont restés bien campés -l’opéra est changé en galerie d’art. Pire encore: alors que des lierres agités par la brise sont projetés sur des rideaux tendus, la toile de fond affiche des quenouilles statiques dignes d’un mauvais jeu vidéo des années 80. Comble de malheur: à travers ce fatras d’immobilité surgit un daim apparemment tiré d’une émission de chasse de la Radio des sports.
Tout de même, les décors sont vertigineux, et la tendance est novatrice. Il ne reste qu’à suggérer des textures plus naturelles et des déplacements plus persuasifs, où le décor change au rythme du pas des acteurs, et l’on aura fracassé les barrières de la scène.

Les chanteurs
L’Opéra de Montréal a rassemblé une fois de plus une cohorte de chanteurs solides qui rendent l’œuvre de Dvorak avec justesse.
La soprano polonaise Ewa Biegas est admirablement détestable dans le rôle de la princesse étrangère qui ravit le prince à la sirène éplorée. La voix de cette méduse en tenue de bal a le tranchant d’une lame d’ivoire, et exhale toute la vanité de l’aristocratie déchue.
La mezzo-soprano roumaine Liliana Nikiteanu interprète la sorcière Jezibaba avec une démence savamment atténuée pour les besoins de l’art noble. Plus que quiconque, elle exploite la langue tchèque avec des inflexions qui rehaussent les couleurs païennes de Rusalka.

Si la prestation du ténor russe Kachatur Badalyan est impeccable, son rôle de prince charmant insipide s’efface sous la prestance mythologique des autres personnages.

Incarné par le Canadien Robert Pomakov, Vodnik se présente comme un pouilleux lubrique pinçant les fesses des nymphes, avant d’évoluer vers la mélancolie noble qui sied au maître des eaux. Sa voix de basse est à faire trembler l’Abysse.

Vient enfin, dans le rôle éponyme, la soprano étatsunienne Kelly Kaduce, qui s’est mérité une ovation pour la prestation vibrante de la Rusalka. La sirène, prise entre le monde humain et sous-marin, entre la vie et la mort, tangue, impuissante, au gré de la fatalité. Contrairement à la vierge des eaux, Kaduce n’a rien de frêle, et son énergie est sublimée dans le désespoir de Rusalka, qui prend dès lors des proportions océanes. Défions quiconque de rester froid au si-bémol final de la «Romance à la lune».

Un libretto massacré
Lorsqu’un librettiste s’inspire de La Petite Sirène de Hans Christian Andersen, on doit s’attendre à l’une de ces fables puissantes par leur naïveté. Mais par la faute des traducteurs, cette candeur peine à s’exprimer. Le public est affligé de sous-titres dans lesquels les maladresses syntaxiques se succèdent aux incohérences de langage. Comment les esprits de la mythologie païenne de l’Europe du Nord peuvent-ils jurer par Dieu et Satan?

L’incompétence littéraire est compensée par la musique. Le génie de Dvorak ne verse jamais dans la facilité, et toutes les finales majeures sont brisées par un accord mineur, à la manière des vagues qui s’abattent sur les rochers. Deux sections instrumentales se démarquent de l’Orchestre Métropolitain: la harpe de Danièle Habel, censée rappeller le ruissellement de l’eau, et les violons, dont le son crystallin infuse l’air de rayons de lune.

Terminons par un tableau qui cerne à lui-seul tout le paganisme cru et lyrique de Rusalka: alors que la harpe ruisselle et que les violons brillent, la toile de fond ondule, et une lune gigantesque émerge du fond des mers. Au milieu de la nuit, la sirène émerge. Ulysse aurait succombé pour moins que ça.

 
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