La parole comme moteur de la pensée
1 novembre 2011
J’ai réalisé très tôt au cours de mon existence que le don de la conversation ne m’avait pas été accordé.

Soupers de famille, réunions d’équipe, rencontre entre amis, peu importe, toutes les occasions sont bonnes pour ne pas être loquace, ou l’être trop; l’art d’acquiescer au bon moment, de relancer le débat, d’être détaché et engagé à la fois, de rire ou de se taire respectueusement, toutes ces vertus m’ont été refusées et mes aptitudes conversationnelles semblent maintenant osciller entre l’acquiescement brut et l’engouement excessif, sans juste milieu.

Comme j’ai pris l’habitude de flatter mon égo en justifiant mes défauts par d’impénétrables théories littéraires et philosophiques, j’ai été particulièrement enchantée de découvrir le très court essai intitulé Sur l’élaboration progressive des idées par la parole, de  L’Allemand Heinrich von Kleist, qui traite justement (plus ou moins indirectement) de la question de la conversation. Né en 1777 –et mort trente-quatre ans plus tard, d’un suicide «spectaculaire» que certains considèrent encore aujourd’hui comme la cause principale de sa notoriété– Heinrich von Kleist est un dramaturge et nouvelliste surtout connu en Allemagne pour sa pièce Le Prince de Hombourg, et est entre autre contemporain de Goethe (1749-1832), duquel il n’a toutefois jamais réussi à obtenir la considération. Dans cet essai, d’abord une lettre adressée à son ami Rühle von Lilienstern, le dramaturge explore l’idée qu’au lieu d’être à la remorque de la pensée, la parole serait plutôt le moteur principal de l’esprit, servant à la formation des idées: «Lorsque tu veux savoir quelque chose et que tu n’y parviens pas par la méditation, je te conseille, mon cher et subtil ami, d’en parler avec le premier venu». Pas question ici de s’informer sur le sujet –«c’est bien […] à toi de parler d’abord»– mais plutôt de chercher le dialogue, pour stimuler le développement d’une idée ou d’un concept spécifique, d’une manière qui diffère tout-à-fait de la réflexion pour ainsi dire «interne». Car pour Kleist, une idée limpide en pensée est souvent difficilement exprimable puisque dénuée de la «tension intellectuelle aussi nécessaire à l’élaboration de la pensée qu’indispensable à sa formulation». L’essentiel est donc de laisser les mots venir à nous –préfigurant la notion d’inconscient qui se développera au 20e siècle, Kleist écrit que «ce n’est pas nous qui savons, c’est d’abord un certain état de nous-même»– tout en se servant des réflexes langagiers ou corporels de notre interlocuteur pour faire «rebondir» notre pensée.

Ainsi, les idées se développeraient par le discours, par le dialogue, et non l’inverse; qu’une idée soit exprimée de façon confuse ne signifie donc pas nécessairement que celui qui l’énonce est un imbécile, mais plutôt qu’il est possiblement en plein processus d’éclaircissement. Voilà qui est rassurant. Je ne peux qu’estimer le nombre de conversations auxquelles j’ai pris part (souvent avec des professeurs), et durant lesquelles ma pensée semblait si confuse qu’il devenait impératif de cesser de parler.

La parole, et d’une certaine manière la conversation, peut être la source de la pensée selon Kleist. Mais encore faut-il que l’on soit écouté. Car le dialogue, en nos temps modernes, se fait plus rare. Certes, on discute. Tout le monde discute constamment. Mais la plupart des discussions apparaissent plus souvent qu’autrement comme l’addition de plusieurs égos concentrés sur eux-mêmes, comme un ramassis d’autopromotions interminables. Personne, semble-t-il, n’accepte d’avoir l’air idiot pour quelques instants, et, au fil du temps, le souci des apparences transforme la conversation en monologues multiples qui s’additionnent.

 
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