Dialogues inutiles
8 mars 2011

Soit le dialogue suivant:

Jeune adulte (peu enthousiaste): Être écrivain  au Québec, ce n’est pas un métier, à moins d’écrire des livres de cuisine…

Homme d’expérience (convaincu d’avoir découvert la vocation de son interlocuteur): C’est quoi ta recette préférée?

Et ainsi meurt l’espoir d’une conversation pertinente.

C’est un peu comme si, à quelqu’un qui dit vouloir devenir ébéniste, on vantait les perspectives d’avenir reluisantes de la poterie. Ça n’a rien à voir. L’ébénisterie et la poterie sont deux choses qui se font avec les mains, les romans et les livres de cuisine, avec des mots. Non pas qu’il soit question de hiérarchie, je suis heureuse que les gens se préoccupent de manger de bonnes choses, c’est très bien.

Et pourtant, là n’est pas la vocation de tous. Je mettrais même un p’tit vingt dollars sur le peu d’enthousiasme de ceux qui se croient destinés à écrire de la fiction.

Soyons sérieux, publier n’est pas une épreuve si épouvantable, puisqu’on a l’habitude de le faire annuellement pour un nombre de titres considérable –en 2010, on parle de 800 romans et recueils de poésie publiés au Québec. Ceci expliquant peut-être cela, l’écrivain en herbe aura vite compris qu’il lui faut sortir du lot… à condition qu’il écrive pour qu’on le lise; ce qui, bien qu’étonnant pour l’observateur, n’est pas toujours le cas. Certaines personnes écrivent, dit-on, pour crever un abcès, dans un but thérapeutique. Il m’a toujours semblé qu’il n’y avait pas d’autre écriture que celle qui prenait racine dans la vie et les malaises de son auteur; quelles qu’en soient les raisons, bien des gens publient sans pour autant espérer un succès national. Les autres se rendent bien compte que certaines maisons sont mieux outillées que d’autres pour donner au fruit de leur travail acharné un éclairage médiatique, si diaphane fût-il.

Ceux qui sont moins au fait de la cruauté de la vie auront vite fait d’envoyer leur tapuscrit (oui oui, c’est le mot) aux quatre coins du Québec, et peut-être même en France, d’où ils recevront une lettre circulaire dans laquelle il y aura assurément un espacement fautif (Mme La Rivière). Non, je n’exagère pas, j’amplifie; mais c’est sans malice, je vous assure. Continuons. Ces auteurs en devenir demanderont alors conseil à leurs proches.

Ils connaîtront là leur plus grand malheur, ce sera pour eux le début de l’enfer du poète incompris. On leur demandera en effet: «C’est quoi ta recette préférée?»

 
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