Réseau et révolution
25 octobre 2011
Le 10e anniversaire de la Responsabilité de protéger donne l’occasion de se demander quels sont les défis associés aux drames humanitaires et le rôle clé qu’ont les médias.

La réaction des pays occidentaux face au «printemps arabe» a remis sur le devant de la scène une résolution historique des Nations Unies, la Responsabilité de protéger (R2P), qui célèbre son dixième anniversaire cette année. Ayant pour but de protéger les populations des crimes contre l’humanité (génocides, crimes de guerre, etc.), le R2P est considéré comme un concept clé dans les relations diplomatiques mondiales, et particulièrement dans toute situation incluant des violences ou autres atteintes aux droits de l’Homme. Mais de la théorie à la pratique, qu’en est-il vraiment?

Alice Des | Le Délit

Parallèlement, le rôle informatif des médias, aussi bien traditionnels que sociaux, est lui aussi un facteur essentiel pour justifier l’intervention dans les zones de conflit, et la prévention de violences. C’est dans ce cadre que s’est tenu, le 20 et 21 octobre, le colloque «Les médias, une voie prometteuse pour mettre fin aux atrocités de masse», organisé par l’Institut d’études sur le génocide de l’Université Concordia. Incluant un panel varié d’intervenants, dont des politiciens et des journalistes, ce forum a suscité un vif débat autour du rôle des médias «dans la sensibilisation du public et des dirigeants politiques aux cas de violations graves des droits de la personne».

«From Streets to Tweets»: le pouvoir des médias sociaux
Ce n’est que très récemment que le rôle social de Twitter et Facebook a commencé à être pris au sérieux. «Une de mes plus grandes difficultés depuis 2005 a été de convaincre le public européen et nord-américain que quelque chose de très intéressant était en train de se passer sur Internet dans le Moyen-Orient», raconte Mona Eltahawy, journaliste au Toronto Star et au Jerusalem Report, en illustrant ses propos par des exemples de personnes envoyant des tweets en direct lors d’arrestations ou de détentions injustifiées. «Les réseaux sociaux ont permis à ceux qui étaient auparavant sans voix de défier les autorités, et de réaliser d’un coup qu’ils n’étaient pas les seuls et que leur voix comptait» ajoute-t-elle.

Néanmoins, les révolutions arabes ne sont pas des révolutions Twitter ou Facebook comme beaucoup le clament: c’est bien le peuple qui reste la force motrice du démantèlement de leur régime. Ce que ces plateformes sociales ont créé, en revanche, est une place de premier rang pour tous ceux qui se trouvent en dehors du Moyen-Orient, leur conférant le rôle et la responsabilité de témoin dans la prévention d’abus. «Dans chaque statut Facebook d’activistes égyptiens qu’on peut lire, la question implicite est bien: «Et vous, que feriez-vous si vous étiez à ma place?» affirme Mona Eltahawy. Cela nous incite par la même occasion à repenser notre propre rôle en tant que citoyen au sein de nos sociétés. Nous préoccupons-nous assez des questions politiques de notre pays?

R2P en 2011: le cas de la Libye, de la Syrie et du Soudan
Dans une seconde discussion portant sur le rôle de R2P, Jonathan Hutson, représentant d’une ONG, a longuement parlé de Satellite Sentinel, un projet fascinant auquel participe également l’acteur George Clooney, et qui utilise des photos prises par des satellites pour prouver que des atrocités ont été commises ou vont l’être, dans la région du Sud Soudan en particulier. Grâce à ces images, des pourvoyeurs de crimes violents peuvent finir à la Cour Pénale Internationale. En évoquant la création de ce projet ambitieux, Hutson déclare: «Si vous voulez changer le monde, ne vous posez jamais la question «qu’est ce que je peux faire?», mais toujours «qu’est-ce qui doit être fait?» et ensuite faites-le, même si cela paraît impossible».

Gordon Smith, de l’université de Victoria, a quant à lui abordé la question libyenne, soulignant notamment le manque de logique pour expliquer l’intervention occidentale en Libye et non en Syrie. Il n’y a, d’après lui «aucun indice mathématique pour mesurer la volonté politique». C’est là que le rôle informatif des médias prend toute son importance. En effet, d’après le docteur Smith, c’est lorsque Kadhafi a commencé à employer des mots violents tels que «rats» et «sang dans les rues» qu’il s’est mis dans une situation où la non-intervention n’était tout simplement plus possible. En Syrie, au contraire, Bachar el-Assad se fait très discret, communiquant rarement sur sa position et ses actes.

Quant au rôle de R2P dans l’intervention libyenne, les panélistes émettent globalement quelques doutes. Le R2P est-il une simple proposition morale, ou existe-t-il réellement une application pratique? En effet, beaucoup de pays comme le Brésil, l’Inde ou encore l’Afrique du Sud, bien qu’adhérant à R2P en principe, restent encore très mal à l’aise face aux questions de souveraineté nationale notamment. La Russie et la Chine sont de ceux-là aussi. Ainsi, l’application systématique de R2P est encore loin d’être une réalité. Mais il demeure néanmoins essentiel d’extraire ce principe du domaine de la théorie, et d’y voir bien plus qu’une force morale. C’est de cela que dépendront les relations internationales de demain.

 
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