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À eux la route !

Le Délit infiltre une « masse critique », un raid de cyclistes hors normes qui veulent refaire le monde.

Louis-Philippe Tessier

Dix-sept heures trente, le 26 août, carré Phillips. Une cinquantaine de cyclistes attendent impatiemment le départ de la masse critique, ce mouvement de protestation mensuel mondial dans lequel un peloton de bicyclettes occupe la largeur des rues le temps d’un tour improvisé d’une ville. À Montréal, sous le ciel bleu pastel de l’avant Irene, les cyclistes parlent de la météo, s’échangent des techniques de conduite dans la neige et parient sur l’itinéraire de la journée. Une fois le groupe jugé assez large, les premiers coups de pédale sont donnés, et déjà les plus zélés s’époumonent : « À qui la route ? À nous la route ! »

Louis-Philippe Tessier
Le nom de l’événement est inspiré de la masse critique d’un matériau fissile, la quantité nécessaire au déclenchement d’une réaction nucléaire en chaîne. Si un cycliste seul sera toujours tassé en bordure de route, un peloton suffisamment fourni peut s’approprier la chaussée. « C’est la Vélorution ! » peut-on entendre dans le sillon des bicyclettes. Pendant la masse critique, les cyclistes détrônent l’automobile de son statut spécial dans l’espace public. « On occupe toute la route, on empêche les autos de passer » soutiennent les membres du peloton. La masse n’a pas l’habitude de fuir le trafic, donc le parcours se dessine par les grandes artères du centre-ville, de Sherbrooke à Mont-Royal. À l’origine, le peloton arpentait les rues qui avaient le plus besoin d’infrastructures cyclables ; aujourd’hui, il file à côté de la piste de Maisonneuve, puis passe le nouveau sas à bicyclettes au coin de Milton et University. Comme le constate un cycliste de Providence, Rhodes Island, « Montréal est déjà très bien pour le vélo ». Aussi la masse critique ne promeut-elle plus seulement un environnement cyclable sécuritaire, mais bien une vision durable de la société, avec le transport actif en son centre.

C’est une gentille utopie qui se crée au rythme des tours de pédale : en l’espace d’une heure ou deux, les cyclistes font leur loi et roulent large. Le peloton n’obéit qu’aux règles de la prudence et de la décence. « Il faut jouer au plus serein » explique un des corkers, ces cyclistes qui se relaient pour bloquer la circulation aux intersections, le temps que le gros du peloton traverse sans encombre (on appelle corking, ou bouchonnage, l’action de bloquer la circulation). Les incidents sont très rares et les occasionnelles insultes sont accueillies avec une politesse caricaturale : « merci », « désolé » et « au revoir » se succèdent… et dans les deux langues officielles !

« Garder le sourire pour apprécier la ride, être dehors et s’amuser » c’est le mantra de Louis-Philippe, un participant assidu. « Les gens laisseront leur auto à la maison quand ce sera rendu trop frustrant, prédit-il, alors il faut montrer que nous, on a du plaisir. » L’étudiant de l’UQAM, au long visage enjoué, monte et descend le peloton pour distribuer des nez rouges. La masse critique prend alors des allures de foire ambulante. « On est souvent cent ou cent cinquante cyclistes » assure un habitué qui impute à la température, propice à un pique-nique au parc, le petit peloton de la journée. Témoignage des frasques de la parade, c’est la masse du mois d’octobre, aux saveurs d’Halloween, qui attire le plus de cyclistes –jusqu’à plus de deux cents– la plupart déguisés.

Louis-Philippe Tessier | Le Délit

La gaieté de la manifestation assure probablement le retour de celle-ci à chaque mois et à chaque année, avec la connivence du Service de Police de la Ville de Montréal. « Ce n’est pas organisé, il n’y aucun leader, aucun trajet défini, la police ne peut rien contre nous » s’amuse un vieux de la vieille. Après avoir essayé les arrestations puis les escortes il y a des années déjà, le SPVM s’est résigné à ne pas mettre de bâtons dans les roues de la masse. « De toutes façons, on reviendrait tous les mois, soutient Louis-Philippe, et puis il y a trop de monde. » Alors les cyclistes célèbrent leur nouvelle (et éphémère) place sur la chaussée : « On ne cause pas le trafic, on est le trafic ! » chantent-ils.

Rouler dans la masse critique est un exercice de solidarité. Du coureur en lycra au quinquagénaire en BIXI, le défi est de trouver le bon rythme pour conserver l’intégrité du groupe. Il y a toujours un noyau de participants expérimentés pour aiguiller la parade. Une fois le soleil sur l’horizon, le peloton s’affine vite, jusqu’à ne contenir que deux douzaines de cyclistes. Bientôt,  une voix surgit de l’avant : « On s’en va au Vieux-Port ! » Les rangs sont devenus trop minces pour occuper les grandes artères sans risquer l’accident. Déjà les corkers ont du mal à contenir les automobilistes, et les plus pressés risquent de se frayer un passage à travers le peloton. La fête touche à sa fin.

Les derniers cyclistes s’éparpillent à l’heure bleue, au bord du fleuve. « Pourquoi est-ce qu’on ne roule pas toutes les semaines ? » s’interroge un nouvel initié, ravi de la ballade ; « On ne serait plus les bienvenus, lui répond Louis-Philippe, ou alors il faudrait être plus nombreux ». En d’autres termes, il manque encore un peu de masse avant la réaction en chaîne. Une fois seuls, sur le chemin du retour, les cyclistes retrouvent leur étroit couloir de tous les jours, en bordure de route, entre la circulation du vendredi soir et les portières des voitures stationnées. La masse critique, c’est l’histoire de Cendrillon : pour un soir, les cyclistes vivent leur rêve ; pour un soir, la route est leur.


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