Jour de pluie, ou autre…
5 avril 2011

Il attendait sa femme au café où ils se retrouvaient tous les jours pour déjeuner, répétant le discours qu’il avait préparé pour la quitter. Elle était en retard, comme d’habitude, c’était son plaisir de se faire désirer. C’est la première chose qui l’avait attiré chez elle, sa manière de prendre du temps même pour répondre à une question, et qui faisait qu’on appréciait la moindre phrase d’elle, avec l’impression de la mériter. Puis il l’aperçut au coin de la rue Balzac, souriant de manière exaspérante, et tenant sous son bras ce petit parapluie bleu qui ne la quittait jamais qu’en vacances, même lorsque tout le monde savait qu’il ne pleuvrait pas. Elle aimait être la seule à avoir un parapluie lors d’une averse et voir les autres se faire tremper. Il faisait humide ce jour-là, et il s’énervait déjà à l’idée de la voir le déployer fièrement à la première goutte de pluie. Le café était rempli des travailleurs du quartier, des cadres parlant politique en déjeunant aux ouvriers parlant politique accoudés au bar. C’était en septembre et les gens étaient encore détendus. Elle entra, salua les serveurs qu’elle tutoyait tous, et échangea quelques mots avec une parfaite inconnue assise au comptoir. Cette manie de toujours engager la conversation avec des inconnus l’avait aussi charmé il y a plus de quinze ans, lors de leur rencontre. Il avait maintenant envie de lui crier qu’elle était futile, que ça n’avait aucun intérêt. Il ne l’aimait plus.

Enfin elle vint s’asseoir, lui sourit, posa son parapluie sur la table. Elle dit bonjour aux deux hommes d’à côté qui apparemment la connaissait, et finalement posa ses yeux sur son mari. Il aurait voulu hurler, mais il lui rendit son sourire et lui prit la main. Ça y est, il y était, et dans quelques minutes tout cela serait terminé, il repartirait triste, mais soulagé de retrouver celle qu’il aimait depuis plus d’un an, l’ancienne institutrice de leur fille.

Il ne pouvait s’empêcher de jouer avec son briquet, sa fourchette, tout en essayant de ne rien laisser paraître de son anxiété. Comme d’habitude, elle but une gorgée du ballon qu’il avait pris, son troisième, et laissa une trace de rouge à lèvre sur le verre. Au milieu du repas, un silence gênant et inhabituel s’installa. Le sourire de sa femme disparut et elle sanglota comme il ne l’avait jamais vu faire. «Elle sait, se dit-il, elle sait depuis longtemps, j’aurais dû m’en douter!». Il la regardait avec peine, soulagé à l’idée qu’elle allait simplifier les choses. Mais elle le fixa longtemps en silence, et lui annonça entre ses larmes qu’elle avait une tumeur au cerveau, qu’il lui restait moins de six mois à vivre.

Il la fixa aussi, caressa ses joues de la main. Il ne pensait plus au pourquoi de ce déjeuner, il avait un devoir envers elle et il s’en acquitterait.

Ils sortirent dans la rue dans les bras l’un de l’autre, et il prit son parapluie qu’il ouvrit au-dessus d’eux, il ne pleuvait pas et elle lui sourit. Le soir même, il téléphonait au médecin qui lui dit qu’elle aurait besoin de soutien et d’assistance, et lui souhaitait bon courage. Il écrivit un mot à sa maîtresse: «Ma femme va mourir, je me dois d’être avec elle. La question ne se pose pas. S’il te plaît, aide moi en m’oubliant. Eric», qu’il déposa dans sa boîte aux lettres. Il laissa sonner son téléphone lorsqu’elle l’appela, lui laissant plusieurs messages en le suppliant de venir la voir, qu’il pouvait accompagner sa femme sans l’abandonner. Il ne lui répondit pas et fit l’amour à sa femme aussi longtemps et sincèrement que lorsqu’il l’aimait. Le lendemain, il vit un ami proche pour en parler, et ce dernier lui confirma qu’il ne pouvait laisser seule sa femme, et qu’il devait l’aider avec honnêteté. Alors, tous les jours, il la combla d’attentions. Il l’emmena faire des balades dans les rues de Paris, découvrir de jolis squares et de charmants cafés. Ils recommencèrent à aller dîner dans les meilleurs restaurants, et finirent souvent sur un banc à discuter ou à profiter du silence. Ils jouèrent souvent aux cartes avant de s’endormir, reprirent l’habitude de faire de petits paris à longueur de journée. Il lui ramenait un macaron différent tous les soirs pour accompagner sa tisane, appréciant chaque moment comme lorsqu’on sait que c’est la dernière fois. Puis il s’aperçu qu’à force de se comporter en homme amoureux, il l’aimait à nouveau. Un mardi, alors qu’il se rendait au café pour déjeuner avec elle, il la vit déjà là quand il arrivait. Il lui reprocha d’être à l’heure parce qu’il aimait l’attendre et la désirer. Ils passèrent leur dernier Noël dans leur appartement. Et près du sapin qu’il avait acheté et qu’ils avaient décoré ensemble, alors qu’à genoux elle découvrait la robe qu’il lui avait achetée, il se dit qu’il aurait souhaité un autre enfant avec elle.

Lorsqu’elle mourut, en février, il tomba dans une dépression dont il ne sortit jamais totalement. Il ne chercha pas à revoir l’institutrice, ne voulut pas changer d’appartement pour ne pas quitter ses souvenirs, et chaque jour de pluie, la nostalgie de sa femme montait dans sa gorge dans un élan de sanglots qui lui creusait le ventre.

Benjamin Barnier

Inspiré du court-métrage La Bastille d’Isabel Coixet, inclus dans le long-métrage Paris, je t’aime: http://www.dailymotion.com/video/x1b8jq_paris-je-taime-la-bastille_shortfilms

 
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