Le plateau
23 mars 2010
 

Les lumières rectilignes suaient une sorte de halo fantomatique en forme de bavure à la Méphistophélès. On imaginait bien un type vêtu d’une cape noire apparaître sur la chaise, des cornes de plastique sous une capuche achetée au rabais à un vieux magasin d’Halloween, sourire bêtement en montrant des canines trempées dans du jus de groseille. Mais non, au lieu de ça, un type vêtu de noir traversa rapidement le couloir comme un ancien mannequin surpris dans un runway.

-Christophe! Qu’est-ce que tu fous sur le plateau?

-On m’avait demandé des cappuccino glacés…

-Ça tourne! Imbécile!

Les lumières s’ouvrirent d’un coup et les bavures disparurent sous les néons bleutés. Et c’est alors que le café apparut dans toute sa merveilleuse banalité.

-La chaise.

-Quelle chaise?

-Celle que tu viens de déplacer en venant nous apporter ces putains de cafés. Ça t’arrangerait de la replacer?

-Ça t’arrangerait de sourire de temps en temps? L’homme se rua sur la table, tira la chaise, trois quarts de tour vers la droite, dix degrés vers la gauche, vérifia le pied, puis:

-Rien à faire. C’est raté.

-Tu rigoles? c’est qu’une chaise…

-Bon, maintenant elle correspond plus du tout à mon découpage.

La grande blonde qui boitait, pas de naissance mais à cause d’un orteil cassé, je l’ai appris plus tard, vint calmer les choses, et prit un cappuccino glacé exactement comme les grands-mères offrent des brownies à leur petit-fils qui vient de se casser un bras en jouant au hockey, mais mamie j’ai arrêté le but, oui je sais tiens, merci.

-T’es un amour Christophe! Ils sont tellement rafraîchissants!

Un amour, un amour. Le type rochigna, hésitant entre lui donner un pourboire plutôt ou lui foutre une baffe. C’est vrai que ce serait plus viril, elle serait peut-être impressionnée, mais en même temps il pourrait me poursuivre, Dieu sait qu’on intente un procès pour n’importe quoi de nos jours, mais un procès ça fait toujours un peu de publicité. L’amour eau fraîche marchera peut-être mieux si les journalistes s’emparent de cette histoire, parce qu’un café la nuit où l’on sert de l’amour et de l’eau fraîche, bof c’est pas si génial finalement comme idée,et je me serais jamais engagé dans ce foutu projet si j’avais pas reçu la bourse du Conseil des Arts.

-Alors, ces lumières?

-Tu sais, je crois pas qu’on devrait tourner la scène de la rencontre comme ça.

-Comment, comme ça?

-Ces lumières, on dirait un strip-club paumé d’un quartier pauvre de Las Vegas. Ça fait pas du tout, Amour eau fraîche.

-Écoute Cristèle, c’est pas comme ça que ça marche le cinéma, on peut pas tout changer à la dernière minute, ça ne se fait pas. C’est comme pour la chaise, ton client devait s’asseoir face à la caméra dans un angle bien spécifique, et là tu devais lui chuchoter ta première réplique à l’oreille, de biais…

-Pourquoi de biais?

-Parce que l’équipe de production a décidé ça la semaine dernière.

-L’équipe de production. Tu veux dire toi et Charlie.

-On perd du temps là. Tu veux jouer, oui ou merde?

-C’est bon, j’ai accepté de prendre mon samedi pour t’aider avec ton projet, mais franchement tu te prends un peu trop au sérieux.

En posant le cappuccino glacé de travers sur la table, elle fit tomber le couvercle qui n’avait pas été enfoncé (encore Christophe qui, soucieux de ne pas perturber le plateau par une arrivée tardive, avait exécuté les ordres à la va-vite), et le contenu se répandit sur la table comme du vomi à un party de Noël. On moins, là, ça marchait un peu avec l’éclairage. Plus tard :

-Qu’est-ce qui t’a pris de t’engueuler avec notre seule actrice?

-Actrice, tu parles. Sa seule expérience de jeu, c’était au lit qu’elle l’avait acquise. Et puis de toute façon elle avait une grande gueule, elle aimait pas tes lumières.

-Elle avait pas dit on dirait des chandelles? Ou des sabreslaser?

-Non, des capotes fluos. Elle a rectifié.

-…

-…

-Alors, on fout quoi pour le tournage? On a même plus d’actrice!

-C’est un détail.

 
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