The Dears: Le retour de l’apocalypse
1 février 2011
Le groupe montréalais chéri The Dears entame la nouvelle année avec la sortie de son cinquième album, Degeneration Street. Entrevue avec le guitariste Patrick Krief.

Leurs chansons mélodieuses et dramatiques ont peuplé les premiers iPods des adolescents que nous étions, voilà déjà huit ans, à l’époque de la sortie de l’album No Cities Left (2003). Les années ont passé, Steve Jobs s’est enrichi et The Dears a fait le tour du monde. Qu’est-ce qui a changé en huit ans? Peut-être simplement une accumulation d’expériences, et les éternelles et tumultueuses vagues d’émotions qui vont et qui viennent, comme celles qui sont représentées sur la pochette du très acclamé No Cities Left, un album qui avait happé les mélomanes montréalais et internationaux par ses «emportements sonores apocalyptiques» (selon Eric Parazelli du journal Voir), ses montées d’émotions virulentes et un son orchestral pop inattendu.

Gracieuseté de Bonsound

Après Gang of Losers (2006) et Missiles (2008), voici Degeneration Street: un album que certains pourraient qualifier de point d’apogée de l’œuvre des Dears, à la fois grâce à la maîtrise de leur style suave et dramatique, et aux mélodies rock orchestrales sophistiquées. Quatorze nouvelles chansons qui rappellent le passé et se tournent vers le présent, dans cette fraîcheur de l’inconnu qui angoisse parfois et calme souvent.

C’est par une de ces soirées d’hiver frigorifiantes, où chacun semble avoir oublié la désinvolture de l’été, que Le Délit s’est entretenu avec Patrick Krief, guitariste de The Dears depuis 2003. C’est avec un charisme enviable, visiblement indifférent à la température, qu’il a partagé avec nous sa vision de la musique et de la vie.

«Je suis compositeur avant tout, déclare Krief. L’important pour moi, c’est d’exprimer ma propre réalité.» La création, assure-t-il, peut pourtant se faire en groupe: «il y a une raison pour laquelle nous jouons ensemble: nous sommes tous sur la même longueur d’ondes.» La musique qui en résulte est le produit d’une même personnalité qui transcende. C’est peut-être même cette personnalité, que Krief qualifie de dramatique, qui l’aurait poussé à réintégrer le groupe après l’avoir quitté en 2007 pour entreprendre une carrière avec Black Diamond Bay. «Quand j’étais en tournée pour promouvoir mon EP Take it or Leave, [Murray Lightburn] et moi étions toujours en contact. Il m’a parlé d’une opportunité de jouer un rôle différent dans le groupe, et j’ai décidé de revenir.» Résultat: Degeneration Street, composé par les six membres du groupe et que Lightburn, le chanteur principal, qualifiait du «meilleur des Dears» lors d’une entrevue avec La Presse en septembre dernier.

Serait-ce cette émotion dramatique, si bien véhiculée par leur musique, qui aurait valu au groupe une renommée internationale? «Aucune idée», affirme franchement Krief. En mai dernier, le groupe s’est rendu à Mexico pour y jouer des chansons de leur nouvel album: «L’accueil a été spectaculaire, pendant quelques instants on s’est sentis comme les Beatles.» Cette capacité d’atteindre un public international, Krief s’en réjouit et y rajoute même ceci: «Partout où on va, c’est la même chose. Il y a les mêmes types de personnalité, ou pour reprendre les paroles d’Iggy Pop: “it’s the same assholes with a different t-shirt”.»

Le son de Montréal
Montréal, ville natale des Dears, est à l’image de sa scène musicale: un mélange unique de styles, de mentalités, et particulièrement, de goûts. «Je n’arrive toujours pas à attribuer un son à Montréal», s’enthousiasme Krief, conscient de l’avantage d’échapper aux catégorisations. En 2005, lorsqu’ils étaient en tournée au Royaume-Uni, le groupe est tombé avec surprise sur un article intitulé Montreal Music Scene: «On a éclaté de rire. Pour nous, la scène musicale de Montréal est impossible à catégoriser.» C’est peut-être grâce à son influence musicale éclectique que The Dears réussit à surprendre, mais les généralisations demeurent: «Il y a cette grande tendance, au niveau international, à nous associer à Arcade Fire, même si notre musique est très différente.»

Y a-t-il un message, finalement, à retenir des Dears? Après s’être familiarisé avec leur style très inattendu, à la fois dû à des fluctuations au sein du groupe et à des vagues d’émotions grandioses, il est tout naturel de vouloir connaître la réflexion qui se cache derrière l’œuvre. Pour Krief, cependant, les intentions initiales importent peu: «On exprime ce qu’on ressent, mais pas du tout avec la prétention de dicter une manière de vivre. C’est une chose assez ingrate, finalement. Les émotions viennent de nous, et l’interprétation de notre musique revient à chaque individu.»

Interrogé sur le succès du groupe, Krief ne sait que dire: «Les émotions qu’on exprime sont vraies. Si elles peuvent atteindre des gens partout dans le monde, tant mieux: on se sent moins seuls.» «Nous ne sommes que des témoins de ce qui se passe», ajoute-t-il. Et rendre compte de ce qui se passe, c’est peut-être ce que The Dears fait de mieux: cacher, derrière ces sonorités dissonantes et ces mots brumeux teintés de mélancolie, des milliers de secrets, de découvertes qui feront de chaque écoute une expérience différente. «Les imbéciles heureux, on les envie tous un peu», dit-il, amusé. Ce n’est évidemment pas le cas des Dears, pour lesquels la profondeur des angoisses et des désespoirs est transcendante dans leur musique et dans leur popularité. Et tout cela, finalement, se fait bien simplement: des instruments, la voix forte et profonde de Murray Lightburn, des musiciens sur la même longueur d’ondes, et des paroles qui permettent à tout un chacun de voyager à sa manière.

Gracieuseté de Bonsound

Le très attendu Degeneration Street –produit par Pheromone Recordings–, dont la sortie est prévue le 15 février prochain, est donc prêt à séduire les publics montréalais et internationaux. Peut-être même que cette année, The Dears voleront la vedette à Arcade Fire? À suivre…

 
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