La chronique dont vous n’êtes pas la cause
18 novembre 2010

C’est avec mon habituelle  angoisse bimensuelle que je vous propose cette chronique. Comme bien d’autres artisans de la presse universitaire, je vis dans l’ignorance la plus totale: qui lira mes modestes écrits? Ce doute, qui a une petite teinte pathologique, donne lieu à de nombreuses tergiversations dont je vous épargne les détails, l’essentiel étant: pourquoi écrire si personne ne lit? Heureusement, je peux tenir quelques personnes pour lecteurs assurés.

Vous vous doutiez bien que j’étais corrigée par aux moins trois personnes, qui vous épargnent mes premières versions –chanceux vous, comme on dit, mais qui d’autre?– car enfin, on ne sait jamais tout à fait (ni même à peu près) combien d’exemplaires des journaux gratuits sont lus, et encore moins ce qui en est lu. Mon courrier des lecteurs, qu’on ne pourrait qualifier d’abondant, n’est pas davantage une référence. Si ce n’était du rigoureux processus de correction, j’écrirais sans craintes les pires insanités, juste pour voir qui et s’il y a des répliques. Puéril, je ne dis pas le contraire.

Un lectorat qui ne se manifeste pas entraîne chez le chroniqueur étudiant deux réactions. Soit il s’octroie une certaine liberté, calculant que l’impact qu’aurait une publication d’une pertinence douteuse serait nécessairement limité par la taille du lectorat. D’où la tentation d’un laisser-aller… Soit il s’impose, au contraire, une rigueur parfaite: s’il y a peu de lecteurs, ce qui n’est en soi pas particulièrement flatteur, les pousser à la désertion tient du suicide éditorial.

Pour certains, disposer d’un espace d’expression commande un travail sérieux. Pour d’autres, écrire ne peut être pris à la légère. Tous les textes doivent tendre à être irréprochables. Pour ceux qui ne ressentent pas la culpabilité de produire une niaiserie parmi tant d’autres, écrire est un jeu. Peu importe la raison et l’effort investi, tous écrivent. La question demeure: pourquoi diable se donner tout ce mal, si ce n’est pour être lu?

Que ce soit pour partager, pour présenter une opinion, une vision du monde ou, plus élégamment, une sensibilité particulière, c’est tout de même une tentative de communication, ne serait-ce qu’avec soi-même. Parce qu’enfin, sinon on ferait autre chose, ou plus probablement rien. Je soupçonne que la chose puisse aussi avoir valeur d’exercice, ce qui me paraît noble: vous aurez remarqué comme moi qu’il ne manque pas d’«auteurs» qui n’écrivent rien d’autre que des textos.

Une autre réponse, aussi fréquente que grossière: on écrit (de la fiction s’entend) avant tout pour être compris en passant un message. Or, une conception bien établie veut que la littérature, ce soit de dire les choses sans vraiment les dire. Par la bande. Par l’ironie. Par une foule de jeux linguistiques. Commencer un roman en expliquant, par exemple, que les jeunes ont du mal à trouver leur place dans la société, que c’est pour cette raison qu’ils minent sciemment leur réussite sociale, personnelle et professionnelle rend caduque la suite, que l’on conçoit être une démonstration argumentative. La littérature est surtout, il me semble, un portrait le plus exact et nuancé possible. Si l’on croit déjà comprendre le monde, nul besoin de creuser le réel.

 
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