Vrai ou faux?
28 septembre 2010

Montréal, aujourd’hui, je consulte ma page Facebook. Entre une vidéo sur le massacre d’albinos en Afrique (!) et un message à la «j’ai reçu une bonne nouvelle: je lévite et me pète doucement la tête contre le plafond», je me demande quelle est la part de réel dans toute cette aventure virtuelle. Montréal, aujourd’hui, je croise une jeune fille bronzée, surmaquillée, accoutrée de Versace (j’imagine), puis mon regard se pose sur un homme et une femme qui se lancent d’intenses regards amoureux. Et je m’interroge sur la fraction d’authenticité que l’on peut extraire de notre spectaculaire société. Je me demande même si cette introduction (peut-être truffée de faussetés) n’est pas une simple mise en scène pour attirer votre attention. Je n’y peux rien, il semble que j’aie été touché par le syndrome Norway.today.

Présentée au théâtre Prospero par le Groupe de la Veillée, la pièce du dramaturge allemand Igor Bauersima (traduite par Réjane Dreifuss) raconte l’histoire de deux jeunes adultes qui se rencontrent dans un lieu d’échange virtuel sur le suicide. Juliette (Sophie Desmarais), âgée d’à peine vingt ans et déterminée, lance une invitation. Elle aimerait «se donner la mort dans un acte de couronnement de la vie», mais elle ne veut pas le faire seule. «Qui veut se suicider avec moi?», demande-elle. Auguste (Jonathan Morier), dix-neuf ans, répond à l’appel en affichant la certitude de vouloir lui aussi en finir. Ils se donnent alors rendez-vous dans les fjords de Norvège, un lieu d’une beauté vertigineuse où ils comptent enfin, en entrant en contact l’un avec l’autre et en accomplissant le geste fatidique, accéder au réel.

Dans l’univers «virtuel», les deux internautes à l’identité pour le moins ambigüe se livrent à des échanges syncopés et rythmés au micro, sur fond de musique pop électronique et entrecoupés de textes web et de vidéoclips dans l’esprit de Youtube. Ils évoquent les raisons de leur projet suicidaire, sans que le spectateur puisse distinguer l’authenticité de la fausseté. La frontière entre les deux est en effet on ne peut plus floue.

Dans le «réel», en pleine nature au bord d’un précipice, les deux protagonistes font connaissance, discutent et se poussent au bout de leurs propres limites. Ils se filment, également, pour immortaliser leurs adieux, pour s’inscrire, après cette vie éphémère, dans l’éternité. Le metteur en scène, Philippe Cyr, multiplie les procédés de distanciation et invite ainsi le public à interroger constamment le réel qui semble à tout moment envahi par la fiction ou le virtuel. L’angoisse planante, métaphorisée par un son numérique à la fois doux, statique et strident, devient autant celle des personnages que du spectateur. Car devant une voûte céleste parsemée d’étoiles et de caractères informatiques (comme des «x», des «+» et des astérisques) et la projection d’images vidéo (en apparence filmées en temps réel), le public est plongé dans la confusion et a tout le mal du monde à distinguer le vrai du faux. L’angoisse du doute et de l’ambigüité s’apaise pourtant, le temps de quelques secondes, dans un moment de lyrisme où les personnages évoquent, quelque part entre la réalité et l’imaginaire, le contact des
corps et l’assouvissement de leurs désirs.

Dans cette version de la pièce Norway.today, tout concourt à semer l’incertitude et à susciter la réflexion. En donnant au faux des accents de vérité et à la vérité une apparence de faux, les deux acteurs, investis corps et âme dans l’entreprise, suscitent l’interrogation, autant d’ailleurs que la mise en place, la musique et le décor, qui semblent toujours laisser planer les personnages et les spectateurs au-dessus du gouffre de leur existence, quelque part suspendus par le doute.

L’interpénétration du virtuel et du réel sur scène est pour le moins déroutante. Après avoir assisté à la pièce, vous serez peut-être vous aussi atteints du syndrôme Norway.today. Vous passerez ainsi les prochains jours à vous demander, comme moi, si vous pensez vraiment ce que vous dites et dites vraiment ce que vous pensez, si votre «moi» virtuel (ou littéraire) est plus authentique que votre «moi» de la vie quotidienne, si la fiction est plus vraie que la réalité; si votre vie est un rêve ou le pâle reflet de ce que vous voulez qu’elle soit. Montréal, aujourd’hui, demain, ou la semaine prochaine, vous vous poserez toutes ces questions… jusqu’à ce que vous cessiez d’être spectateur.

 
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