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L’oubli, la tentation et le voyeurisme

L’exposition L’oubli de l’air propose une réflexion sur les rapports entre l’œuvre et son public.

Dans les ateliers de la méconnue Fonderie Darling est présentée la plus récente création de Lani Maestro. En collaboration avec Malcom Goldstein, l’artiste philippine expose une œuvre qui semble directement inspirée des principes du minimalisme et de l’art conceptuel des années 1960 et 1970. Parcours d’une exploration du vide, de l’espace et de l’air.

Dans la galerie Quartier éphémère, une immense salle faiblement éclairée qui semble vide est le lieu d’exposition. Le plancher est presque totalement recouvert d’un matériel gris-noir et poreux, duquel on ne saurait dire s’il est moelleux ou ferme. Très peu de surface est réservée au public, un demi mètre largeur sur deux mètres de longueur, tout au plus, restreignant ainsi l’observateur dans ses mouvements. À travers cette étendue de noir haute d’à peine une quinzaine de centimètres se trouvent plusieurs cercles placés à des distances aléatoires.

Plus sombres encore que le sol, ces cercles sont de différentes circonférences et remplis d’un liquide incolore qui pourrait très bien être de l’eau. La surface aux reflets argentés invite à l’exploration : le visiteur a envie de s’aventurer entre ces « flaques d’eau » si immobiles, apaisantes et fascinantes. Le sentiment d’immensité de cette réalisation artistique est en partie due à l’espace d’une hauteur de près de six mètres qui se trouve au-dessus de la superficie couleur d’ébène. Cet espace composé d’air paraît vide mais ne peut être mis de côté ou oublié puisqu’il fait partie intégrante de l’œuvre (gardons en tête le titre de l’exposition : L’oubli de l’air).

Envoutés, certains visiteurs posent un doigt contre la masse obscure et rient nerveusement, embarrassés de cette expérimentation tactile qui paraît soudainement enfantine. Mais comment réagir face à cette longue chose,  brillante et sombre, si séduisante ?

Un visiteur s’exclame que la matière n’est ni molle ni dure : c’est du sable, des grains d’asphalte broyée amoncelés, mais non collés. L’immobilité n’est donc qu’une illusion. Si l’on s’avance au centre de la pièce, on la détruira. L’œuvre exposée n’a donc aucunement besoin du visiteur pour être, pour exister. Au contraire, une trop longue ou trop forte exposition au public –car celui-ci ne peut s’empêcher de la toucher– la déconstruira.

L’objet semble vivant, bien plus un être qu’une chose. Le malaise du visiteur tient alors bien plus de cette constatation de l’existence de cet être-objet que de l’incompréhension de celui-ci. Le visiteur occupe une position de voyeur puisqu’il se trouve plongé dans l’intimité de l’œuvre et l’observe, impunément et impudiquement.

Plus il regarde L’oubli de l’air, plus le spectateur est fasciné par sa vastitude et son aspect paisible, ce qui l’amène à réfléchir sur l’importance qu’occupe, dans la vie de l’œuvre, sa contemplation personnelle et sa présence. Bien qu’elle ne fasse plus réellement partie des jeunes artistes émergents, Lani Maestro réussit à reconduire, grâce à cette exposition, certains questionnements fondamentaux sur les relations entre l’art, le public et la nécessité de leurs interactions.


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