Modèles réduits?
14 septembre 2010
Tout se pète la gueule, chérie, un spectacle multidisciplinaire audacieux et déroutant présenté à La Chapelle par le groupe d’art Gravel Art Group (GAG) après un passage au Festival TransAmériques cet été

C’est l’angoisse. L’angoisse de la première chronique. Je fais les cent pas, tâtonne, griffonne et m’exaspère. Je cherche désespérément un point de départ, une pierre d’assise, une muse, un modèle inspirant, que sais-je: un chroniqueur à la plume déliée, vigoureuse et un tantinet irrévérencieuse. Je pense à Pierre Foglia, Steve Proulx, Tristan Malavoy-Racine, Marc Cassivi.

Mais ce n’est pas suffisant, il m’en faut davantage pour aller plus loin. Besoin d’un véritable point de repère, d’une œuvre, de l’art.

Et c’est là qu’intervient Tout se pète la gueule, chérie, un spectacle multidisciplinaire audacieux et déroutant présenté à La Chapelle par le groupe d’art Gravel Art Group (GAG) après un passage au Festival TransAmériques cet été. Dirigé par le chorégraphe, interprète, metteur en scène et musicien Frédérick Gravel et composé de Nicolas Cantin, Stéphane Boucher et Dave St-Pierre («l’enfant terrible de la chorégraphie trash»), le collectif «temporaire et variable» réunit des artistes polyvalents d’horizons différents et illustre brillamment, à travers la danse, la performance, le théâtre et la musique, le désarroi de l’homme contemporain.

Dès l’entrée en salle du public, un guitariste-chanteur (Boucher) entonne dans le style camp de jour des chansons folk à l’avant-scène. La prestation informelle et légérement déglinguée donne le ton et le rythme à la quinzaine de tableaux qui suivront, juxtaposition de monologues ludiques et ironiques, de chorégraphies à un ou plusieurs interprètes, de numéros de musique acoustique ou électronique, de poésie et de scènes de séduction, d’exhibition et de mâles en déchéance dans lesquels l’homme est mis à nu, tant au sens propre (mais peut-être aussi sale) qu’au sens figuré. Bière, lunettes fumées, sous-vêtements, bottes de cowboy, musique country ou trash, ostentation des muscles, exposition des parties intimes: nous sommes dans les bas fonds de l’âme masculine, dans la grossiéreté savamment poétisée. Ici, le privé envahit résolument le collectif, et les ressorts mêmes de la représentation sont mis à l’avant-plan: coulisses sur scène, changements de costume, nettoyage du plancher et déplacement d’objets entre les numéros sous la lumière crue, etc. Mais le résultat, s’il surprend parfois, choque à peine.

L’indiscrétion et la provocation ne sont-elles pas aujourd’hui banalisés? Les médias ne nous ont-ils pas habitués à l’hyperexposition de soi, au scandale et à la déconfiture publique des petits et grands de ce monde?

Peu à peu le rythme s’accélère, le volume de la musique grimpe, les élans s’intensifient, les mouvements et chorégraphies relèvent encore plus clairement de l’exercice narcissique de musculation. À force de vouloir démontrer leur indépendance ou leur supériorité, les individus en scène se retrouvent seuls ou s’insèrent au sein de groupes dansants au synchronisme toujours décalé et imparfait. Le rire fait définitivement place au malaise, à l’émotion, à la réflexion, et l’odeur de bière, répandue au début du spectacle, persiste et laisse un goût amer.

Au terme de leur exercice, les artistes réunis pour «créer beaucoup, essayer abondamment, s’obtiner énormément et (se) donner du plaisir intelligemment» (voir le programme du spectacle), réussissent à créer une véritable mosaïque où les différents morceaux, à l’image des personnages mis en scène (et des individus ultracontemporains que nous sommes), se cherchent, se frôlent, se touchent, mais demeurent plus souvent qu’autrement divisés.

L’homme, autant que la société, devient une unité fissurée, souvent séparée des autres et en conflit avec elle-même. Lutte contre soi, «fatigue d’être soi», pour emprunter l’expression d’Alain Ehrenberg. L’homme dépeint dans Tout se pète la gueule, chérie, tout comme l’individu contemporain, est en quête de repères et de modèles au moment où toutes les formes d’autorité ont été tour à tour humiliées et écrasées du talon. Au fait, qui sont vos modèles? Croyez-vous toujours en l’existence d’un modèle positif?

Si j’ai surmonté l’angoisse du départ, trouvé le courage (toujours à renouveler) d’écrire ces quelques lignes sans prétention et essayé tant bien que mal de donner une forme (encore à trouver) à ma pensée, c’est grâce aux membres du GAG et à tous les artistes qui, comme eux, cherchent à plonger dans l’obscurité de soi et à se mettre à nu au risque de «se péter la gueule», non seulement pour exercer leur vocation et mieux se connaître, mais surtout pour explorer et dépasser les limites du connu; pour offrir au public de nouvelles visions du monde, de nouvelles formes de perception, de nouveaux portraits de lui-même grâce auxquels il pourra ressentir, réfléchir, se remettre en question et plonger à son tour en lui-même. L’artiste intègre, contrairement à ce qu’on peut croire et malgré son égocentrisme qui lui est souvent (à tort ou à raison) associé, tend nécessairement, sinon vers l’universel, vers le social. Si vous êtes toujours à la recherche de modèles et de remèdes à l’individualisme, vous êtes maintenant (non pas grâce à moi, mais à l’ensemble des créateurs à la démarche sérieuse) sur une bonne piste.

 
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