L’Amérique schizophrène
14 septembre 2010
Le Théâtre PàP reprend Abraham Lincoln va au théâtre, une tragicomédie qui expose le portrait décapant d’une Amérique psychotique.

Après le succès du Ventriloque, en 2001, puis l’ingénieuse création de The Dragonfly of Chicoutimi au dernier Festival TransAmériques, on ne pouvait que se réjouir de cette autre collaboration entre l’auteur Larry Tremblay et le metteur en scène Claude Poissant.

Éplucher la psychose de l’Amérique

Abraham Lincoln va au théâtre s’inspire d’un événement historique: le 14 avril 1865, John Wilkes Booth, un acteur, assassine Abraham Lincoln lors d’une représentation de Our American Cousin présentée au Ford’s Theatre de Washington. Plus d’un siècle après ce fait marquant, Marc Killman (Benoît Gouin), un metteur en scène, engage deux acteurs d’une série télévisée, Christian Larochelle et Léonard Brisebois, pour incarner le duo de Laurel et Hardy (Maxim Gaudette et Patrice Dubois), et rejouer l’assassinat de Lincoln. Killman, quant à lui, se donne le rôle de la statue de cire du président.

C’est sur une scène presque nue –une table et deux, trois chaises– que les mises en abymes se multiplieront. Chaque personnage en cache un autre, puis un autre, à la manière des poupées russes. Le texte de Larry Tremblay fait preuve, comme souvent, d’une imagination sans bornes et regorge de jeux de mots succulents. À travers une structure rigoureuse, il examine les raisons qui ont pu pousser un acteur au sommet de la gloire à assassiner le seizième président américain. L’hypothèse: il incarnait un rôle, il jouait.

Les trois comédiens incarnent des personnages psychotiques, en crise identitaire. Les niveaux de théâtralité s’enchaînent jusqu’à ce que le spectateur perde lui-même tout repère lui permettant d’identifier les personnages. Car à travers ces relations, c’est du théâtre qu’on nous parle, du jeu d’acteur et des rouages de la création théâtrale. D’ailleurs, côté cour, une table dont la modernité détonne d’avec le reste du décor sert de rupture dans le jeu et rappelle que les personnages incarnent d’autres rôles. De l’acteur, on en vient à une réflexion sur l’être humain, puis sur l’Amérique. Dichotomique, celle-ci possède le beau et le laid, le meilleur et le pire. Mark Killman dit au duo: «Vous croyez que pour jouer la grosseur, il suffit d’être gros? Que pour jouer la maigreur, il suffit d’être maigre? La vérité se cache dans l’idée, autrement c’est de la pacotille. […] La grosseur américaine n’est pas qu’une affaire de gras, […] imaginez […] un cœur qui mange, qui chie et qui ne sait pas pourquoi […]. La grosseur américaine est le cancer. […] L’Amérique ne maigrit que pour encaisser de l’argent, c’est une maigreur qui cache une grosseur.»

Fidèle au burlesque, le jeu des acteurs dans Abraham Lincoln va au théâtre est extrêmement physique. Claude Poissant utilise notamment le chœur, comme il l’a fait plusieurs fois par le passé. Jouer en chœur, «c’est comme marcher les yeux bandés, c’est vertigineux», révèle Patrice Dubois. La multiplication des personnalités est un réel casse-tête, mais ne nuit jamais à la performance de cette brochette d’acteurs, qui demeure tout à fait impressionnante. Le sujet, complexe certes, est scruté de manière intelligente et ludique –on rit, on rit, on rit. Enfin, la finale est spectaculaire et à l’image de cette Amérique psychotique: grotesque et sublime.

Être, c’est être schizophrène

Co-directeur du Théâtre PàP avec Claude Poissant, Patrice Dubois explique que, selon lui, plusieurs textes contemporains manquent de cette dimension universelle que comporte celui de Tremblay. «L’auteur parle de lui-même, c’est individualiste. Ça manque de théâtralité.»

Aujourd’hui, avec l’avènement de l’Internet, il y a une tendance à s’hyper-représenter: «On affiche où on est, qu’est-ce qu’on fait. Et la dramaturgie va dans le même sens, dans cette évocation excessive de soi-même.» Dans Abraham Lincoln va au théâtre, «ce sont des humains qui cherchent dans le domaine des idées, de l’Histoire, de la littérature, à s’identifier, à se dépasser en tant qu’êtres humains.» Larry Tremblay écrit-il aussi: «N’être que son ego, s’empêcher d’être un autre, persister à s’identifier à l’idée qu’on se fait de soi-même, c’est l’histoire d’un éreintement. Je comprends alors le plaisir des acteurs à cesser d’être ce qu’ils sont pour jouer tous les autres qu’ils auraient pu être.»

La schizophrénie serait-elle alors une bonne chose? On peut du moins dire que c’est un trait majeur de notre société. «On joue avec nos identités, on porte des personnages d’une certaine façon, car on n’est pas la même personne par rapport à un prof, à nos amis, dans le bois ou en ville. Et l’Internet est le moyen de subterfuge idéal. Mais on vit bien avec ça.» Patrice Dubois énonce aussi que «le théâtre, c’est la rencontre de l’autre», et le quatrième mur est bel et bien tombé dans cette pièce où les adresses au public sont si nombreuses que le spectateur a l’impression d’assister à une répétition. Par exemple, pour pointer vers Laurel et Hardy, Killman pointera en fait le public.

Ce n’est toutefois pas tant une attaque de l’Amérique qu’une investigation de sa psychée qui est proposée ici. Quels faits garde-t-on pour orchestrer la mémoire collective? Se souviendrait-on de Our American Cousin de Tom Taylor si Abraham Lincoln n’avait pas été assassiné pendant la représentation de cette pièce? Qu’en est-il du journal de Booth? Larry Tremblay explique que le jour de l’assassinat de John F. Kennedy, «l’Histoire est entrée dans notre maison […] je [n’étais] plus désormais à l’abri des vicissitudes du monde.» À quel moment la réalité devient-elle théâtre? Les tragédies nationales ne sont-elles que des «histoires de couilles», c’est-à-dire de désir de gloire? Dès le début de la pièce, la question est posée par la projection d’un extrait de Dog Day Afternoon avec Al Pacino. Dans ce film, un vol de banque tourne rapidement au cirque, est transmis en direct sur la télévision, puis marquera l’Histoire. Et avec l’Internet, où on se met en scène et on se donne en spectacle, cette ouverture sur le monde est exponentielle et ne nécessite qu’un clic.

Abraham Lincoln va au théâtre, une pièce déroutante sur une Amérique qui se plaît à être théâtrale, vaut le détour. À l’Espace GO jusqu’au 25 septembre.

 
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