Il faut, comme toujours, attendre quelque temps
23 mars 2010
 

Photo: Léa Grantham-Charbonneau

Il faut, comme toujours, attendre quelque temps. La porte s’est refermée presque d’elle- même. Des pas feutrés s’éloignent, elle reste plantée sous le porche. Ses yeux fixent la poignée, une de ces poignées d’un matériau composite dont la rondeur dorée ne se donne pas la peine de ressembler à un métal connu. Il l’aurait trouvé vulgaire, cette poignée. Sans charme, sans cachet, ruinant à elle seule l’entièreté de la façade en pierre de taille, comment, quel imbécile, en quel honneur et de quelle ignorance crasse ou décadence de l’esthétisme occidental découlait cette aberration architecturale qu’était la poignée?

Ils ne voulaient même plus me voir, quand je leur ai dit ce qui m’avait retenu. Je peux décider, quand même. Tout le monde perd son père un jour, on n’arrête pas de vivre pour autant. Le faux prêtre, l’officiant ont-ils dit, enfin l’homme en complet bon marché qui remplaçait le prêtre qu’il aurait ressuscité pour engueuler cet homme donc inondait le silence de phrases de circonstance. J’ai eu l’image des petites fontaines électriques de restaurant chinois, qui avalent et glougloutent gentiment la même eau sale pendant des années.

Il n’y a plus rien à faire ici. Je suis comme dans un aquarium. Même mes cils sont mouillés. Des pleurs. Il y avait longtemps. Le goût de pleurer, un peu métallique, enrobe l’intérieur de la bouche. Quelque part sous le plexus, assez profondément, un serrement. Des sanglots rapides qui font trembler toute la cage thoracique, puis refluent dans la gorge. Aller quelque part. Voir quelqu’un, visiter une expo, manger quelque chose, boire quelques bières, appeler maman, acheter un chat, voler un vélo, répondre au mendiant qui parle en rimes de cocaïne. La pluie, c’est vrai, il pleut. Le bus, celui de tous les jours, arrive sur ces entrefaites, j’y monte, normalement tranquillement comme si de rien n’était. Pourquoi pas. Le mascara me pique les yeux. Ça m’apprendra, aussi, à essayer d’en rajouter. Résonne dans mes pensées le son de sa voix, son ton didactique.

Je ne sais pas ce qu’il aurait dit.

Soudain, mon nom émerge de l’arrière du bus. Une grosse fille à la voix atone, engoncée dans un imperméable avec des boutons gros comme ma tête, qui m’a vue au CÉGEP il y a six ans. Un nom qui m’échappe, Jessica ou Daphné, un nom de poupée laide. Ses yeux creusés bavent sur mon chandail pendant que j’opine. Nos regards se croisent sur cette pelle mécanique, dehors, qui charrie assez de gros cailloux pour ensevelir le bus. Je m’entends lui dire que mon père est mort, je sors.

Toi seule qui te fais… Pas ce que tu fais. Ses phrases, sans sa voix, sans tout ce qu’il avait voulu dire, s’affaissaient, un tas de vêtements vides. Ça ne voulait rien dire. Tout ce temps, ça n’avait jamais rien voulu dire. Toutes ces paroles entre le slogan et le sermon. Tentative prétentieuse et désespérée de me simplifier la vie. Être heureux pour les nuls, merci papa. Bernée par un vieux truc, un énoncé qui se répète avec une modification de sens, il y a un nom barbare pour cette construction. Il aurait su.

Ils ne rappelleront plus. Les douze mètres carrés immobiles de l’appartement le crient. Elle prend une fourchette d’allure propre sur le comptoir, la renifle en marchant sur quelques miettes de consistances diverses (tiens, quand est-ce que j’ai mangé du riz) et se décide pour du maïs en conserve, sur la première étagère du frigo. La pluie tambourine sur le puits de lumière. La poignée du tiroir l’oblige à pencher la tête. Son cou tire un peu. Exactement à égale distance de ses deux genoux, elle rassemble un tas de grenailles. En éternuant, tout s’éparpille. Elle n’aura pas le rôle. La patte de la table est tout près de son pied gauche, ses jambes sont en V et chaque pied effleure un mur. Cette patte a quelques griffures vers le bas, qui la rendent comme pelucheuse. Il avait eu des chats.

Elle suit le parcours d’un vieux mouchoir entre les rails. La ventilation le fait voler, elle remarque qu’il est taché de sang par endroits. Le sang de quelqu’un qui s’est coupé avec une feuille, ou peut-être qui saigne du nez. Ça pourrait être ce stagiaire, fonçant droit sur la radio nationale en relisant un tas de feuilles froissées, qu’il s’échine à replacer, en même temps il cherche quelque chose dans sa poche, oui un mouchoir voilà. Il redresse le torse et d’une main, tire sur le bas de sa chemise. Merde, merde, merde. Rester calme. Enfin une entrevue. Ils me la donnent, donc ils aiment mon travail. Ou ils veulent voir si je peux. Peut-être qu’ils pensent que je ne peux pas, ensuite ils me diront vous savez on a bien essayé, mais vraiment, cette entrevue… Je maitrise le sujet, je maitrise le sujet. Merde, c’est le Femina ou le Goncourt qu’elle a gagné? 89 ou 98? C’est du direct. Ça sera dans ma rétrospective de carrière dans trente ans, la première entrevue de notre fidèle collègue, on rira bien quand on sera vieux. Si on s’y rend, à la vieillesse. Toutes ces choses seront sans importance, il n’y aura plus toute cette pression, je vais craquer, je pourrais craquer, cesser de parler avoir un blanc oublier son nom inverser des syllabes dire qu’elle est grosse tomber dans les pommes vomir sur le micro, sur mes notes, faire comme si de rien n’était et continuer sans mes feuilles, que j’aurai balancé au fond du studio d’un geste négligeant, lui faire un sourire, la voir rosir et continuer. Ou elle me regarde avec mépris, je viens d’accorder un verbe au conditionnel plutôt qu’à l’imparfait, deux fois dans la même phrase incohérente, et pour cause mes feuilles sont dans le désordre, putain j’ai tout échappé. Expirer.

 
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