Christiane Taubira : « Il faut accepter que les idées puissent venir du peuple » – Le Délit
Christiane Taubira : « Il faut accepter que les idées puissent venir du peuple »
Par · 6 novembre 2018
Entretien avec Christiane Taubira, ancienne ministre de la Justice française.
Image par Gabriel Carrère

Ancienne Garde des Sceaux, à l’origine la loi de 2013 ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de même sexe en France, Christiane Taubira était invitée à Montréal pour intervenir dans le cadre d’une conférence organisée conjointement par les rédactions des journaux Le Monde et Le Devoir, le 26 octobre dernier. Celle qui, déjà, en 2001, avait fait voter une loi reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité, était amenée à se prononcer sur les réformes sociétales – dont l’approche française, jugée plus conflictuelle, interroge le Québec. Aujourd’hui, sa parole est presque davantage littéraire que médiatique : amoureuse du verbe et d’éloquence, elle publiait en juin dernier Baroque Sarabande, livre-hommage aux ouvrages et écrivains qui ont façonné sa réflexion et son engagement politique.

Pour ne pas participer, selon ses termes « au vain bruit de fond qui accompagne l’actualité quotidienne et chasse impitoyablement la précédente », ses entretiens à la presse française sont rares. Cette économie médiatique semble cependant porter ses fruits : approchée par trois mouvements politiques français de gauche pour en prendre la tête en vue des élections Européennes de mai 2019, cette fausse retraitée de la vie politique a trouvé une place de choix en dehors de l’exercice du pouvoir. Et, comme au cours de son engagement, ne laisse personne indifférent : en marge de la conférence, les jeunes et les moins jeunes (mais surtout les jeunes) se pressent pour admirer celle que Léa, 20 ans, décrit comme un « modèle » : « Elle a encaissé les coups pour que notre société soit plus juste ! Elle et Simone Veil sont mes deux exemples en politique. »

La vie politique, Christiane Taubira ne s’en tient donc jamais très loin. Comme pour mieux occuper un espace laissé vide, au sein d’une gauche française dont elle juge la situation « désespérante ».

Entretien

Le Délit (LD) : Vous participiez ce vendredi 26 octobre à une table ronde ayant pour intitulé « Réformes sociétales : consensus Québécois, dissensus Français ». Trouvez vous aussi que la France est difficilement réformable ?

Christiane Taubira (CT) : Je ne dirais pas les choses de cette façon. La France a connu des réformes importantes. Et le peuple Français est un peuple extrêmement exigeant, car de plus en plus instruit et cultivé, notamment grâce aux progrès de l’éducation et de l’information, ainsi qu’à la démocratisation de l’accès à la culture, aux loisirs, ou aux voyages… Les citoyens ont de plus en plus d’éléments de compréhension du débat public, et sont donc plus que jamais poussés à y participer.

Il faut donc que la politique s’adapte à cette évolution : plutôt que d’imposer envers et contre les individus une vision du bien dans la société, il faut accepter que les idées puissent également venir du peuple. Et lorsque je parle de « peuple », ce n’est pas par démagogie, ou pour dire que celui-ci a toujours raison. Mais je crois qu’on doit le traiter avec respect : accepter de l’entendre, de lui donner raison quand c’est le cas – et être capable de lui dire lorsqu’il a tort. Il faut également être pédagogue. Lorsque l’on explique de manière intelligible les enjeux d’une réforme, que ces enjeux sont conformes à nos valeurs, à nos principes, à nos exigences de solidarité et de libertés fondamentales, et que l’on est certains que c’est pour le bien commun, alors on peut agir. Et réformer.

Il ne s’agit donc pas de faire de la politique contre les gens, en les méprisant et en ignorant leurs revendications et exigences d’explications. Mais il s’agit, après avoir fait preuve de pédagogie, d’avoir le courage de réformer.

LD : Au Québec comme en France, dans le cadre du débat sur la prohibition du voile intégral dans la sphère publique, une ligne de fracture se dessine dans l’idéologie féministe : certains voient le voile comme un instrument d’oppression de la femme ; d’autres, au contraire, défendent la liberté de la femme de s’habiller comme elle le souhaite. Où vous situez-vous ?

CT : Il y a deux débats de natures différentes : l’un concerne le voile, l’autre, le voile intégral. Et en France, la loi de 1905 est la matrice à partir de laquelle on conçoit les relations entre l’État et les citoyens ou les structures privées. En 2004, il y a eu un débat au sujet d’une loi visant à interdire le port du voile (non-intégral) dans les établissements scolaires publics français. En tant que parlementaire, j’ai voté contre ce texte de loi, pour deux raisons : soit l’on considère que le port du voile est un danger pour la société ; auquel cas il n’y a aucune raison de se limiter à la sphère de l’école. Soit il y a des arrière-pensées derrière ce projet de loi – et je pense qu’il y en avait. Je l’ai très clairement exprimé à la tribune de l’Assemblée nationale. Je ne me suis pas abstenue : j’ai voté contre ce texte de loi, d’autant que la commission Stasi (commission de réflexion sur l’application du principe de laïcité, mise en place par le président français Jacques Chirac en 2003, ndlr) avait déjà travaillé à ce sujet, et que le débat avait été posé.

Plus tard, en 2010, il y a eu le débat sur la prohibition du voile intégral dans l’espace public. Pour d’autres contraintes, je n’ai pas pu prendre part à ce scrutin. Mais le voile intégral pose question dans notre société : dans l’espace public, où chacun se croise et se rencontre, je pense qu’il est nécessaire de pouvoir se voir.

Ceci étant dit, il n’est pas question de laisser le dernier mot aux intolérants, aux islamophobes, ou à ceux qui, pour des raisons malsaines et inavouées, n’accepteraient pas la diversité dans la société. C’est pour cela qu’il faut s’interroger sur les intentions derrière chaque débat.

LD : Depuis un an, on assiste à une libération de la parole des victimes de harcèlement sexuel, notamment à travers le hashtag #BalanceTonPorc. À cause d’un tribunal qui se joue d’abord sur la scène médiatique, n’est-on pas passé à un système où l’accusé est publiquement présumé coupable, au mépris des droits de la défense ?

CT: Ce mouvement est fondé et légitime. Il est également planétaire, parce que nous vivons à une époque d’omniprésence des réseaux sociaux, du web, et donc d’une circulation et d’une amplification considérable de toute parole individuelle, qui peut rapidement devenir une parole globale. C’est un fait de l’époque. Mais le harcèlement et les agressions sexuelles sont également une réalité. Et j’ai foi en nos sociétés démocratiques, et je fais confiance aux vrais États de droit. Je souhaite par principe que toute situation soit traitée par une institution judiciaire, et que les personnes mises en cause soient en situation de se défendre ; et donc que la présomption d’innocence puisse prévaloir.

Dans la réalité, il y a incontestablement des abus, de la délation, et des dérapages. Mais il y a cela dans tous les grands mouvements politiques, sociaux, et culturels ! Il faut le déplorer : ce sont des scories. Mais le déplorer ne doit pas conduire à délégitimer l’ensemble de ce mouvement. Il est temps de mettre un terme à cette oppression massive qui pèse sur les femmes qui, quelles que soient leurs qualités personnelles, compétences et qualifications, sont souvent placées en situation de vulnérabilité vis-à-vis des gens de pouvoir. Pour nous tous, il faut mettre un terme à cette société où, parce que l’on est un homme, on domine ! Et même pour les hommes, est-ce une culture vraiment saine ? Arrivons à des sociétés réellement démocratiques, où chaque personne est prise pour ce qu’elle est, et pour ce qu’elle vaut.

Il est du devoir de l’Union européenne de construire une réponse à cette crise. Elle en a les moyens. Seulement, ses dirigeants, aussi bien les technocrates raisonneurs que les gouvernants démagogues et lâches, tous indifférents à la situation de détresse des réfugiés, sont assez peu allants pour mettre en place des dispositifs d’accueil.

J’entends qu’il y a de la délation, des abus… Il y en a, incontestablement ! Mais je n’entends pas – et c’est grand dommage – parler de ces femmes qui ont le courage de prendre la parole, et que l’on ne croit pas, ou à qui l’on répond que le délai de prescription est passé.

LD : Pour répondre à de tels cas, le système judiciaire a-t-il besoin d’être réadapté ?

CT : Ce serait au système judiciaire de s’adapter lui-même s’il s’avérait dépassé par les évènements, c’est donc à lui de répondre. Le harcèlement et les agressions sexuelles tombent sous la qualification juridique de « délit » ou de « crime », et doivent donc être punis par nos lois. Il faut que l’institution judiciaire soit en capacité d’apporter des réponses satisfaisantes à ces victimes. Et si la justice s’en montre capable, il n’y a aucune raison que des individus éprouvent le besoin d’abuser du mouvement #MeToo, de mentir, ou de diffamer… Et s’ils le font, ils pourront être poursuivis. Mais pour pouvoir les poursuivre, faisons fonctionner la justice, et exécutons le droit.

LD : Vous avez publié en juin 2018 une tribune dans Le Journal du Dimanche (JDD) – votre « J’accuse » au sujet de l’Aquarius (qui a sauvé 629 migrants de la mer, et a été bloqué dans les eaux entre l’Italie et Malte, faute de vivres) – où vous déplorez l’inaction de l’Union Européenne. Avec le recul des années, jugez-vous que la politique de la France a été à la hauteur depuis le début de cette crise migratoire ?

CT : Non, incontestablement, y compris par le gouvernement auquel j’ai participé. En tant que Garde des Sceaux, j’ai d’ailleurs fait des déclarations à ce sujet-là, qui n’étaient pas en conformité avec la ligne du premier Ministre. Et effectivement, à cette époque-là, déjà et encore, les pouvoirs politiques n’ont pas été à la hauteur.

Nous montrons une incapacité à comprendre les évènements, et à les qualifier pour ce qu’ils sont : une période de circulation humaine particulièrement importante, liée à un désordre du monde auquel nous participons, ou aux changements climatiques, qui entraînent par exemple la disparition de territoires insulaires entiers. Et nous avons des responsabilités dans la guerre en Syrie, dans l’incapacité à arrêter les exactions de Bachar el-Assad et les massacres qu’il commet contre son peuple. Nous avons été incapables d’agir contre cela. Nous en avons dans le chaos libyen. Cette situation est aussi liée à l’impuissance de la communauté internationale, qui, à travers l’ONU, fait montre d’une impotence généralisée. Et, au lieu d’essayer de combattre cette impotence, nous faisons — très lâchement — le choix minable de traiter les réfugiés comme des bouc-émissaires.

La situation de la gauche française est très franchement désespérante.

Individuellement, les pays ne sont pas en situation d’affronter ces défis. Mais nos responsabilités sont lourdes. Et nous ne pouvons nous en exonérer en ignorant ceux qui viennent frapper à notre porte. Je refuse de m’y résoudre.

Il est du devoir de l’Union européenne de construire une réponse à cette crise. Elle en a les moyens. Seulement, ses dirigeants, aussi bien les technocrates raisonneurs que les gouvernants démagogues et lâches, tous indifférents à la situation de détresse des réfugiés, sont assez peu allants pour mettre en place des dispositifs d’accueil.

LD : La gauche française, qui présentera près de 7 listes aux élections européennes, est aujourd’hui plus divisée que jamais. Rêvez-vous d’une union des Gauches, ou même d’en prendre la tête ?

CT : Moi, je ne rêve pas la politique. Je la fais dans l’action. Et, en effet, la situation de la gauche française est très franchement désespérante. Mais l’union est un combat : elle ne tombe pas du ciel, et je n’ai pas une vision messianique de la politique. Je crois en revanche à la responsabilité humaine, et notamment à celle des personnages politiques.

Or, l’état actuel de cette famille politique démontre très clairement que les différents partis de gauche n’ont pas été en mesure de faire l’analyse de ce qu’il s’est passé sur les trente dernières années, et plus particulièrement en 2017. Sa responsabilité est très lourde. D’où vient cet état de fait, celui de la gauche en état de déliquescence aujourd’hui ?

LD : Du quinquennat Hollande ?

CT : Pas seulement. Le gouvernement Jospin avait déjà rompu avec plusieurs principes de gauche ; la présidence Mitterrand avait aussi bifurqué sur un certain nombre de choix politiques fondamentaux. Sans pour autant les dédouaner, l’important n’est pas de pointer un individu ou un autre… Ce qui compte, c’est de savoir si nous sommes en capacité d’analyser sérieusement et honnêtement ce qu’il nous est arrivé, de jauger notre responsabilité collective dans l’état actuel de la gauche. Et de nous ressaisir. Manifestement, on n’en voit pas encore les signes. Pourtant ce monde inégalitaire et violent a plus que jamais besoin des idéaux d’égalité, de solidarité et d’émancipation.

Moi, je ne rêve pas la politique. Je la fais dans l’action.

LD : Dans sa chanson Le Monde ou Rien, le groupe PNL écrit :

« On est voués à l’enfer, l’ascenseur est en panne au paradis. C’est bloqué, ah bon ? Bah j’vais bicrave dans l’escalier »

Le duo fait ici comprendre que la vente de drogue est, pour beaucoup de jeunes issus de quartiers défavorisés, le seul moyen d’accéder à l’ascenseur social, qui ne fonctionne plus en France. Face à cela, que peut le politique ?

CT : Assurer l’État de droit partout : garantir l’égalité, l’accès à l’éducation, ainsi que le bon fonctionnement des pouvoirs publics. Quand on voit qu’il existe des quartiers où il n’y a plus de bibliothèques, plus de services sociaux, plus d’éducateurs de rue… Et qu’il y a des établissements où l’on envoie des enseignants, qui ne sont parfois même pas volontaires, ou qui sont inexpérimentés…. Et lorsqu’ils sont volontaires, expérimentés ou non, ils se retrouvent démunis et en manque de moyens. Cette question constitue une obligation pour les pouvoirs publics. Et cette obligation est contenue dans la devise républicaine.

 
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