«Il faut croire qu’on a notre place» – Le Délit
«Il faut croire qu’on a notre place»
Par et · 31 janvier 2018
Le Délit a rencontré une membre de Milk & Bone pour parler de son expérience en tant qu’artiste.
Image par LePigeon

Milk & Bone font leur retour cette semaine après un premier album «Little Mourning» sorti en 2015. Le duo sera en concert au Théâtre Corona  le 5 avril pour clôturer leur tournée nord-américaine.


Le Délit (LD): Vous sortez votre deuxième album «Deception Bay» le 2 février, en quoi diriez-vous qu’il ressemble à votre album premier album sorti en 2015? En quoi en diffère-t-il?

Laurence Lafond-Beaulne (LLB): Je pense qu’on aborde peut-être le même type de thématiques en général. On parle souvent d’échec relationnel, de déception amoureuse, de déception humaine. Mais je pense que ce qui est différent pour cet album-là, c’est la position avec laquelle on l’a fait. On a fait le premier album très à fleur de peau, on l’a fait en vivant ces émotions là, dans le moment présent. Je pense que c’est un album plus naïf, plus jeune. En vieillissant, avec le temps, on gère nos émotions différemment, donc j’ai l’impression que cela se reflète sur la position qu’on a prise sur cet album-là. Je crois qu’on élabore sur ces histoires-là, sur ces relations-là, sur ces échecs avec peut-être plus de recul, de jugement et de distance, plutôt que d’être complètement dans l’émotion en écrivant. La voix est encore au premier plan et les mélodies sont encore aussi importantes.

Ensemble je pense qu’on amène notre création plus loin

LD: Comment définiriez-vous votre manière travailler ensemble ? Le fait de travailler en duo stimule-t-il particulièrement votre créativité?

LLB: Oui, c’est génial en fait. Le fait que l’on soit deux fait qu’on a deux esprits critiques pour une seule chanson, ce qui la pousse au plus loin et au mieux. Je pense que c’est vraiment une richesse de travailler à deux, surtout qu’on n’écrit pas exactement de la même manière. Notre son est vraiment le mélange de nos deux têtes, de nos deux influences. Ensemble, je pense qu’on amène notre création plus loin.

LD: Vis-à-vis de la langue, pourriez-vous expliquer votre choix de chanter en anglais dans un contexte québécois?

LLB: C’est pas un choix en fait, c’est comme ça que ça sort. On s’est jamais dit «Eh, on va chanter en anglais!», on parle anglais toutes les deux parce qu’on a grandi à Montréal. Pour moi être à Montréal, dans mon expérience c’est grandir dans les deux langues, même si mes parents sont tous les deux francophones. J’ai toujours été entourée d’anglais partout, la langue anglaise n’est pas loin de moi. Je pense qu’on nous demande souvent de manière à dire: «Mais pourquoi vous vous forcez pas?». Les deux, on a déjà écrit en français, on consomme énormément de littérature et de musique francophone, ça n’a aucun rapport avec notre affiliation. Pour nous la langue française est importante, et est belle et à célébrer, mais je pense que c’est très différent quand on écrit en français. Pour nous, quand on parle de nos émotions ça sort toujours en anglais, puis quand on l’essaye en français c’est pas naturel et pas intéressant pour le moment. Au Québec je sais que ça dérange un peu plus, mais il y a des choses que tu peux pas contrôler dans la création ou dans l’art. Je crois que c’est important de tout questionner, mais il y a des choses qu’il faut écouter et accepter.

Quand on parle de nos émotions ça sort toujours en anglais

LD: Comment vivez-vous et avez vécu le fait d’être deux filles jeunes dans le monde de la musique?

LLB: Je pense qu’en général on a été chanceuses, ou que ça s’est bien passé. On a quand même pas mal d’expérience dans ce milieu-là, donc je pense que les gens ont confiance en nous. Je pense que le travail le plus difficile qu’on ait eu à faire est un travail sur nous, un travail de confiance. En notre talent, en nos outils, pour avoir confiance en nos idées et les défendre. J’ai remarqué que les hommes dans ce milieu-là ont une confiance naturelle beaucoup plus facile que les femmes, du fait qu’ils occupent tous des positions beaucoup plus hautes que les femmes car ils ont eu des modèles depuis longtemps. Moi, j’ai commencé tôt dans ce milieu et j’avais pas beaucoup de modèles à suivre. Par conséquent, même quand tu «fais un peu plus ton trou», t’as moins confiance, le syndrome de l’imposteur est encore là et j’essaie encore de m’en libérer. Tout le monde me dit autour de moi quand je réussis à en parler (du syndrome de l’imposteur, ndlr) que c’est complètement absurde car pour eux dans leurs têtes je suis un exemple. C’est beaucoup de choses dans nos têtes, il faut travailler sur la conscience et croire qu’on a notre place et que notre talent est réel. On a beaucoup parlé de ça et on s’est forcées à parler de nos idées, à les assumer et à les défendre. C’est pas que les garçons autour de nous nous empêchaient de le faire, c’était quelque chose de personnel mais qui vient du fait que ce milieu-là est un milieu majoritairement masculin.

LD: Votre âge a-t-il été un problème à un moment de votre parcours?

LLB: Je ne crois pas. Je crois que quand t’es une femme dans ce milieu là, plus t’es jeune plus on est content, ce qui est un peu inquiétant pour le futur. C’est difficile de vieillir dans ce milieu, l’image est très importante, on adore les jeunes nouvelles célébrités. Pour nous, je ne peux pas dire que ça ait été néfaste, au contraire. C’est quelque chose qui est stressant, puisqu’on sent cette pression-là. Le jeune âge n’a pas été un problème, surtout qu’on a toutes les deux commencé tôt dans ce milieu-là. Par conséquent,  quand on est arrivées avec notre projet, puis quand on a commencé à s’exporter, nous avions de l’expérience, ce qui a fait qu’on savait comment les machines fonctionnaient. On sait tout le côté technique, on est intéressées, on n’arrive pas juste pour chanter sans savoir trop quoi demander. On connaît tous les aspects de notre métier, donc je pense que les gens nous prennent au sérieux en général. Et s’ils ne nous prennent pas au sérieux, moi ça ne me fait pas peur de leur faire comprendre qu’on est à notre place mais en général ça se passe très bien.

J’ai remarqué que les hommes dans ce milieu-là ont une confiance naturelle beaucoup plus facile que les femmes

LD: Comment envisagez-vous l’avenir de votre groupe et votre futur en général?

LLB: On espère toujours le mieux, c’est difficile de savoir. En fait tu peux rien savoir. Idéalement, je pense que je peux parler pour nous deux, je pense à deux choses en ce moment. Ce serait de pouvoir toucher le plus de gens en spectacle, de pouvoir aller rejoindre notre public le plus possible dans leurs villes. Pour nous, jouer live, est vraiment quelque chose qui est précieux, de connecter avec les gens, de les rencontrer après le spectacle, c’est très spécial. On le fait le plus possible, sur le plus de territoires possibles. On espère pouvoir aller découvrir d’autres territoires. Une autre chose qui serait merveilleuse dans un futur proche, c’est que les lois sur le streaming deviennent plus sévères puis qu’on arrive à faire plus d’argent avec ce projet là. En ce moment avec le streaming, c’est vraiment difficile de vivre, voire impossible, en faisant rien d’autre à côté. Pour les gens qui nous regardent, tout le monde est très étonné quand on leur dit ça, mais c’est important d’en parler. On se déplace, il y a des gens, tout ça coûte énormément d’argent. On a des millions de plays sur nos chansons, mais c’est pas beaucoup de milliers dans nos poches au final. On espère que cela va changer dans un futur proche.

 
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