Flagrant délit de tendresse
23 mars 2010
ÉPISODE 21 Résumé de l’épisode précédent: Delilah baigne dans le bonheur avec Francis, mais se rappelle des souvenirs douloureux de son passé pas aussi virginal qu’on aurait pu le croire. Elle fait un rêve prémonitoire: toujours le chiffre «2», une dualité qui la rend confuse. Emma et Steeve se retrouvent au cinéma, où ils découvrent leurs passions communes. C’est devant le grand écran qu’ils s’embrassent pour la première fois, mais c’est dans les toilettes qu’ils s’enlacent fougueusement.

Comme à chaque fois qu’il était déprimé, Steeve se rendit au Café Chaos. Généralement, le temps de quelques bières, le malheur passait et il reprenait ses esprits. Mais cette fois, l’image d’Emma, la fille bourgeoise, persistait malgré les heures et l’alcool. Il ne parvenait pas à oublier ses lèvres et les folies qu’elle avait murmurées au creux de sa nuque, entre deux soupirs passionnés. Il aperçut un livre sur la table devant lui. Trente arpents. Ça ne lui disait rien. Il l’ouvrit et lut un passage au hasard: «Sur la terre, on se comprend sans presque jamais se parler; tandis que dans les villes, on se parle sans presque jamais se comprendre.» C’est fou comme cela résumait bien ce qu’il sentait avec Emma. Ils s’étaient à peine parlé, mais Steeve se sentait lié à elle d’une manière presque inexplicable. Et pourtant, Emma n’était pas québécoise; elle n’était pas «une vraie fille d’icitte». Il continua de feuilleter le livre, distrait. Un autre passage l’accrocha: «La patrie c’est la terre, et non le sang.» Il s’arrêta un moment. Si Emma acceptait de rester au Québec, elle deviendrait tout de même québécoise…

* * *

Mom? You need to come to Montreal. I, I… I don’t know what to do, balbutie enfin Delilah au téléphone.

Deux jours plus tôt, Emma, qui avait eu une nuit particulièrement mémorable avec Steeve après leurs ébats dans les toilettes du Cinéma du Parc, s’était rendue à la pharmacie pour se procurer un test de grossesse, car malgré ses précautions habituelles, elle savait les femmes de sa famille très fertiles. Elle en avait pris deux, à cause du rabais. Le test lui avait annoncé en clair et en rose qu’elle n’était pas enceinte.

De son côté, Delilah couvait le désir d’essayer un test de grossesse. Chaque fois qu’elle regardait les comédies romantiques d’Hollywood, les yeux rivés sur l’écran, elle attendait le moment où tout allait changer, celui où la vie des personnages serait bousculée par les nombreuses péripéties déclenchées par la nouvelle d’un enfant à naître. Elle s’emporta en lisant l’emballage. Elle avait l’intention d’en racheter un, de cacher son petit dérapage irrationnel à Emma, mais quand la deuxième barre est apparue, elle n’a pu s’empêcher de hurler. Emma était accourue, l’avait calmée, consolée, conseillée. Emma avait aussi dit qu’il était impératif que Delilah appelle sa mère, la seule personne qui l’aimait inconditionnellement.

Sweetie? What’s wrong? What’s going on?

Margaret était une bonne maman, une femme dévouée au bien-être de sa fille.

Mom, I don’t know how to say this. I can’t find the words, I just can’t cope.

Sweetie, whatever it is, I’m here for you, I love you, and I can help you. Just tell me.

I’m pregnant.Oh dear! Stay put, I’ll be on the next flight to Montreal.

Femme autoritaire et quelque peu agressive, Margaret avait agi de manière remarquable. Celle qui avait toujours été le bras de fer de la famille avait comme devise: «C’est le coq qui chante, mais c’est la poule qui pond les oeufs.» Inutile de dire qu’elle n’attendait jamais l’approbation d’un homme ou, à bien y penser, de qui que ce soit pour se placer à la tête de l’action. Dès son arrivée, elle et sa fille étaient allées à une clinique privée où:

la gynécologue avait confirmé lagrossesse;

le radiologue avait souri: «des jumeaux»;

Delilah avait failli s’évanouir;

Margaret avait poussé un cri de joie;

Emma avait eu une larme;

et où les embryons s’étaient retournés dans leur liquide amniotique.

Après les premières réactions, Margaret avait regardé sa fille et lui avait dit: «I need to meet him. Invite him to High Tea. We’ll go to the Ritz.» Delilah avait appelé Francis, lui avait donné rendezvous. Au Ritz, elle lui avait expliqué ce qui lui était arrivé. Elle avait précisé qu’elle ne savait pas encore ce qu’elle voulait faire, mais que sa mère était prête à tout pour l’aider.

* * *

Francis était rentré perplexe. Il voulait parler à quelqu’un, mais Steeve n’était pas là. Il remarqua un livre sur la table du salon: Trente arpents. Ça ne lui disait rien. Il regarda l’affiche de Che et lui demanda: «Toi, Che, tu ferais quoi?» Pour se changer les idées, il se prépara du popcorn et s’assit devant The Motorcycle Diaries, un des films préférés de Steeve. Les images défilaient, mais rien ne parvenait à lui faire oublier la mère de Delilah et la déception qui transparaissait dans son regard lorsqu’il lui tendit la main. Il ne se sentait pas à sa place au Ritz-Carlton. Son seul pantalon propre était malheureusement un peu sale (il n’avait pas eu le temps de le déposer chez le nettoyeur). À la fin de l’après-midi, Margaret lui avait dit: «You’re a good kid, but stay in school.» Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire, alors qu’elle avait parlé de mariage blanc à Boston, de ramener Delilah avec elle à Boston, d’aider avec les enfants?

Avec ses yeux plus bleus que le bleu des cieux, Gael García Bernal avait résumé le dilemme de vie de Francis: «What do we leave behind when we cross each frontier? Each moment seems split in two; melancholy for what was left behind and the excitement of entering a new land.»

Francis poussa un soupir avant de se mettre à pleurer. «Je serai papa.»

 
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