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Penser l’impensable : la décroissance et la simplicité volontaire

Depuis le siècle dernier, les ressources de la Terre s’épuisent ; un nouveau mode de vie s’impose. Deux mouvements qui tentent de remodeler nos moeurs oeuvrent pourtant en sourdine depuis plusieurs années : la décroissance et la simplicité volontaire.

Geneviève Lavoie-Mathieu

« Les humains sont méchants et la terre est cruelle ». On pourrait croire, en écoutant les nouvelles, que les vers qu’écrivaient Leloup en 1996 étaient prophétie : crise économique, crise environnementale, crise du système de l’éducation, la santé qui flanche, le taux de dépression, de suicide, d’obésité qui montent en flèche, le décrochage scolaire, les horreurs de la guerre et les missiles nucléaires. Tout est en hausse, en chute libre, en voie d’extinction, les jeux sont faits et rien ne va plus. Dans ce tumulte, plusieurs mouvement ont émergés en réponse à cette crise de société, l’un d’eux, encore marginal, est le mouvement de la décroissance. Le Délit a rencontré Serge Mongeau, objecteur de croissance et militant actif pour le mouvement de la décroissance conviviale au Québec.

Une lente émergence

Contrairement à la France, où le mouvement de la décroissance est mieux connu et y forme d’ailleurs un parti politique depuis 2005, au Québec, il reste un mouvement ignoré des médias et peu connu du public. On nous rebat plutôt les oreilles avec des expressions telles que reprise de croissance au sortir de la récession, croissance du PIB, indice de croissance, etc. Croissance, croissance, croissance… Alors pourquoi la décroissance ?

Le mouvement québécois pour une décroissance conviviale dont Serge Mongeau est l’un des membres fondateurs et signataire du manifeste, défini le mouvement ayant comme but de « provoquer dans la population du Québec la prise de conscience de l’impossibilité de poursuivre la croissance économique et travailler à la mise en place d’une société équitable, autonome, solidaire et frugale ».

À l’ère du développement durable, de l’économie verte et du progrès technologique le discours sur la décroissance s’inscrit en marge, avec des arguments qui vont à l’encontre de ces concepts sur-utilisés en politique.

Qu’est-ce que la décroissance ?

Le mouvement de décroissance repose sur quatre principes, explique Mongeau : la justice sociale, la production locale, la notion de collectivité et la sobriété. En d’autres termes, la diminution du gaspillage qui passe entre autre par l’adoption de la simplicité volontaire, un mode de vie qui valorise le bien-être plutôt que le paraître.

Concrètement, on y prône une réduction de la consommation pour diminuer la pollution. Mais ceci nécessite aussi d’être jumelé à une prise de conscience, une démarche de (re)définition de la société, de nos buts individuels et collectifs. Pour reprendre les mots de Serge Latouche, économiste et penseur du mouvement de la décroissance en France, il faut « décoloniser notre imaginaire » et repenser ces mythes du productivisme, de la surconsommation, du développement, du progrès et de la technologie. La notion de qualité doit surpasser notre désir insatiable pour la quantité et les efforts devraient être mis sur la coopération plutôt que la compétition.

Produire moins aujourd’hui ou mieux demain ?

Toutefois, le professeur Chris Green du département d’économie de l’Université McGill, affirme que contrairement à ce que le mouvement cautionne, un manque de compétition et une tendance vers la décroissance mènerait assurément vers une économie défaillante, moins efficace et à une perte d’emplois certaine. En ce sens, M. Green, à l’instar du discours populaire et politique de la droite comme de la gauche, voit la solution à la crise écologique ailleurs : la promotion de la croissance économique au service des nouvelles technologies dites vertes, de même que la stimulation du marché de l’emploi.

Mais le mouvement pour une décroissance remet en question cette idée reçue. En effet, selon eux, l’économie actuelle est irrationnelle et hors de toute logique, puisqu’elle prend appui sur la promotion d’une impossible croissance infinie dans un monde fini. D’un autre côté, comme l’explique le professeur Green, la recherche en nouvelles technologies et les possibilités qu’offrent l’imagination et la capacité humaine à s’adapter et se renouveler est elle infinie. La technologie arriverait ainsi à combler le manque, et même la disparition de certaines ressources et à diriger l’économie vers un avenir durable.

Préparer la transition

Les inquiétudes sont légion du fait que la récession se fait ressentir et les emplois viennent à manquer. Selon Mongeau, il existe deux alternatives. Soit, le changement peut être effectué en douceur, de manière démocratique, d’un mouvement de masse et non par l’imposition de mesures gouvernementales. Soit, le changement pourrait être forcé en réaction à un épuisement des ressources naturelles. On peut penser, argumente Mongeau, au cas du pétrole. En effet, l’épuisement de cette ressource mènerait selon lui les consommateurs à un brusque changement dans leurs habitudes de vie, de consommation, leur mode de transport, etc.

La clé du succès, selon les objecteurs de croissance, se trouve dans la décroissance économique jumelée à une réforme sociale. Celle-ci faciliterait la transition et minimiserait la perte d’emplois, en favorisant une économie axée sur l’entreprise locale, à petite échelle, artisanale et qui prévient le gaspillage. Il faudrait aussi réapprendre à payer les biens et services que nous consommons à leur juste prix, c’est-à-dire un prix qui reflète leurs coûts environnementaux et sociaux.

En bref, la décroissance ce n’est pas un retour en arrière, ce n’est pas un pas à reculons mais pourrait plutôt être décrit selon les signataires du manifeste pour la décroissance conviviale comme étant le cheminement logique vers une société équitable, solidaire, où le partage règne dans une communauté tissée serrée. C’est une société dans laquelle les semaines sont moins chargées pour les travailleurs, puisqu’on ne rêve point de biens matériels ou d’un voyage dans le Sud, mais de temps pour se remplir l’esprit, pour aller voir un concert, peindre, être présent dans sa communauté, jardiner, être avec les enfants, prendre le temps de vivre.

Une grande question s’impose : à quand l’action jumelée aux idées ? Le manque de cohésion est un obstacle. Il manque cette force, ce lien qui unit tous ces groupes qui forment la société civile : le coeur de la démocratie. C’est ce qui explique que des mouvements comme celui de la décroissance ou de la simplicité volontaire soient encore marginaux, méconnus ou souvent victimes de préjugés.

Si on reconnaît le problème, il faut aussi savoir que «[l]’on ne le résout pas […] avec les modes de pensées qui l’ont engendré » comme l’avait dit Einstein. Décroissance ou pas, il est temps d’une mise au point, d’un souffle nouveau au Québec comme ailleurs. Les jeux sont faits mais la roulette n’a pas finit de tourner. Il est temps d’abattre de nouvelles cartes.

Mouvement québécois pour la décroissance : www​.decroissance​.qc​.ca

La simplicité volontaire:moins de possession, plus de bonheur ?

Marie-Odile Samson

La simplicité volontaire est un mode de vie animé par deux principes fondamentaux. Telle qu’expliquée par Louis Chauvin, président du Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV), celleci consiste, au départ, à privilégier le temps plus que l’argent, et ensuite, à privilégier les relations –avec soi-même, ainsi qu’ avec les autres. Professeur à la faculté de gestion de l’Université McGill, M. Chauvin présente une vision différente de l’économie de marché, et précise que la simplicité volontaire, en mettant l’accent sur le développement personnel, permet à l’individu la pratiquant de s’armer des moyens nécessaires pour résister aux désirs qui nous poussent à consommer.

Le système économique mondial est basé sur l’idée de croissance continue. Mais la Terre n’a pas les capacités pour supporter un tel système. Notre planète s’essouffle : nous sommes aux prises avec une population constamment grandissante dans un contexte de ressources limitées. La survie ne serait possible qu’en réduisant de manière significative la consommation des ressources. La simplicité volontaire vise à atteindre une vie « matériellement plus simple et intérieurement plus riche » explique M. Chauvin. C’est un changement qui se fait graduellement chez un individu qui réalise l’importance de développer les côtés spirituel et psychologique de sa vie, avant le côté matériel.

Le Réseau québécois pour la simplicité volontaire fête cette année ses dix ans. Auparavant, on pouvait y trouver plus de 560 membres, mais on n’en compte aujourd’hui que 200. Ce sont les groupes régionaux et locaux, dont deux sont montréalais, qui sont à la base de cet organisme. Selon le président du RQSV, le Québec est la province la plus active en ce qui concerne des moyens d’action développés et accessibles, mais le Canada pourrait très bien être parsemé de « simplicitaires anonymes » tels que les décrit M. Chauvin, c’est-à-dire quiconque pratiquant le mode de vie sans se joindre à un organisme. En Belgique, le mouvement est présent à travers l’association environnementale Les amis de la Terre, parrainée par le RQSV, et qui a réussi à former au-delà de quarante groupes dans les dernières années.

Qu’en est-il de la simplicité volontaire face au contexte actuel ? Crise économique, déceptions face à l’environnement, et surconsommation flagrante : ces facteurs, combinés, influencent-ils les adeptes de la simplicité volontaire ? « Le XXe siècle a été un siècle de développement et d’amélioration des conditions matérielles dans le monde, mais celles-ci ne sont qu’une facette de ce qu’est une bonne qualité de vie » soutient Iowa Hirose, professeur au département de philosophie de McGill. « Le nouveau siècle doit voir de grandes améliorations dans les conditions non-matérielles de la vie. La simplicité volontaire pourrait bien nous aider à réussir ceci. »

On ne peut nier que le matériel et le superficiel sont au centre de notre mode de vie actuel : les individus sont poussés à construire leur identité à travers ce qu’ils possèdent. Se détacher volontairement des surplus et des excès semble être un mal non-nécessaire, surtout lorsqu’ils nous sont aussi facilement accessibles. Mais c’est l’aspect moral, au-delà du bienêtre matériel, que les simplicitaires tentent de développer, soutient M. Chauvin. Pour lui, réduire la consommation ne contribuerait donc pas à la perte de l’identité, mais représenterait une manière autre de se définir et d’exploiter la bonne volonté et le potentiel des humains. Un retour à l’état de nature, dirait Jean-Jacques Rousseau.

M. Hirose croit qu’il doit y avoir un effort commun. « La société –c’est-à-dire le gouvernement, la communauté, les employeurs– se doit de créer une situation dans laquelle les gens peuvent choisir facilement une vie simple et réduite en consommation », explique-t-il.

Il est néanmoins fondamental que ce changement dans les habitudes de consommation vienne de l’intérieur de l’individu. Si le changement spirituel ne se fait pas avant le changement matériel, la société ne pourra pas s’en voir fondamentalement améliorée, avance M. Chauvin. « Partir d’un endroit de paix de l’intérieur pour se donner les moyens de réduire les émotions négatives » dit-il, est la base d’une vie menée simplement. À partir d’une transformation individuelle, l’action collective pourra donc être menée à bien. Prendre conscience de l’impact de tous les actes posés, c’est la clef de la simplicité volontaire.

Elle serait la seule réponse aux malaises contemporains, affirme M. Chauvin. Par contre, même avec tout l’optimisme du monde, on ne peut s’attendre à une prise de conscience généralisée dans le monde occidental. La simplicité volontaire est un mouvement graduel, une transformation qui prend place avec, au tout départ, un constat de la nécessité de changer. Ce constat est omniprésent. On sait qu’on veut changer, mais on ne sait pas quoi, comment, et par où commencer. Gandhi l’aura bien expliqué : il faut commencer par changer en soi ce que l’on veut changer autour de soi.


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