Vous êtes des hamsters
30 novembre 2009

Oui, le sport est un sujet léger qui se prête merveilleusement bien aux divagations. Mais il existe un sport sérieux, un sport pour intellectuels: le cyclisme. Pierre Foglia a raison: le cyclisme est l’essence de la vie.

Les cyclistes professionnels sont les descendants des gladiateurs romains. Il y a quelques années, j’ai assisté au Giro, le Tour d’Italie. Incroyable. Les cuisses des coureurs sont des pièces de viande. Vous savez, ces jambons que les Espagnols font sécher pour faire du jambon cru, c’est ça une cuisse de cycliste. Mais en plus musclé. Il n’y a rien de plus impressionnant qu’un cycliste avec des jambes de 50 lbs et des bras de 10 g. tirant sur son guidon à s’en faire exploser les veines du front. Certains sont des génies. Des Albert Einstein du pédalier. Le pouls de Miguel Indurain, quintuple champion du Tour de France, était de 28 pulsations par minute. Le vôtre est trois fois plus rapide.

Enfants, les futurs coureurs se font diagnostiquer: «Tu es capable, si tu persévères tu iras loin dans la vie.» Ils se mettent à y croire. Ils s’embarquent. Ils s’entraînent sans semaine de lecture. Mais un élément fondamental distingue le cyclisme du sport. Le cyclisme tue. Généralement on fait du sport pour le plaisir, pour être en santé. Or, ce n’est pas pour la santé que l’on s’entraîne à devenir cycliste professionnel. En fait, les cyclistes –ces êtres surhumains conscients de leur alimentation, entourés des meilleurs entraîneurs et nutritionnistes– ont une espérance de vie significativement inférieure à la moyenne. Parmi les coureurs du Tour de France entre 1970 et 1998, dix sont morts avant 45 ans d’un accident vasculaire. Ça, ils le savent tous. Mais ils persévèrent. L’objectif: la gloire. Une vie familiale? Impensable. Un engagement réel dans la communauté? Plus tard, à la retraite. L’important est de briser les records. Coûte que coûte.

J’ai perdu à tout jamais ma naïveté lorsque Geneviève Jeanson a avoué s’être dopée dès l’âge de 16 ans. Elle a menti. Mais au-delà de la tricherie, ce qui est fondamental et ce sur quoi il faut se pencher, c’est la logique qui sous-tend ce sport. Avancer. Être le meilleur. Se démarquer. Tout sacrifier. Peut-être qu’autrefois les véritables génies se distinguaient; maintenant, ils sont des milliers à se sacrifier pour la course. Leurs exploits sont grandioses. Vitesse moyenne de Lance Armstrong en 2005: 41 km/h, Alpes et Pyrénées inclues. La dernière fois qu’il a enseigné à un enfant à rouler à vélo? Jamais. Plus longue étape du Tour: 482 km (remportée par Robert Jacquinot avec un temps de 20 heures 16 minutes et 26 secondes). Ils roulent mais ne vont nulle part.

Le monde académique actuel est comme le cyclisme. Malade de sa propre logique. Vous êtes au bac. Votre seul objectif: avoir les meilleures notes pour entrer à la maîtrise. Vous êtes à la maîtrise. Votre seul objectif: publier pour avoir des bourses pour aller au doc. Vous êtes au doc. Votre seul objectif: publier pour avoir un poste de professeur. Vous êtes professeur: publier pour avoir des subventions. Une roue sans fin.

De 1998 à 2008, il s’est publié au Canada 414 248 articles scientifiques. Génial. Mais à quoi sert cette connaissance? À aller plus loin. À «briller parmi les meilleurs». Pendant ce temps, 7% des Canadiens ont de la difficulté avec tout matériel écrit. Ici, à l’université, on invente, on progresse. Mais combien d’entre nous contribuons à aider les millions d’analphabètes qui vivent dans notre ville, sur notre planète? On est trop occupés, il faut publier.

 
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