Quand le marché va, tout va?
20 octobre 2009
Le Délit a assisté pour vous à l’une des nombreuses présentations données lors de la deuxième Conférence de McGill sur la sécurité alimentaire mondiale qui avait lieu du 5 au 7 octobre 2009.

Plusieurs conférenciers chevronnés, un sujet d’ampleur internationale et peu de temps pour en discuter, voilà à quoi ressemblaient les conditions dans lesquelles baignait le public de la deuxième Conférence de l’Université McGill sur la sécurité alimentaire, du 5 au 7 octobre. Mercredi dernier, Douglas Hedley, directeur exécutif des Facultés canadiennes d’agriculture et de médecine vétérinaire, commençait son allocution en insistant sur un point: si les huit objectifs proposés par les Nations Unies dans le cadre du Programme du millénaire pour le développement sont liés, de près ou de loin, à la sécurité alimentaire, il ne faut pas être surpris. La crise alimentaire secoue présentement des milliards d’individus sur le globe et la planète entière est impliquée, dans la concertation sociétale qui cherche à y remédier. C’est tout l’intérêt de ces trois jours de conférence.

Lors de la conférence du mercredi 7 octobre intitulée «Markets and Trade: How They Affect Food Security», cinq présentateurs de milieux variés étaient réunis. Neil Conklin, président de Farm Foundation; Hen Jank- Brinkman, conseiller senior en politiques économiques pour le Programme alimentaire mondial des Nations Unies; Douglas Hedley; Christian Lacasse, président général de l’Union des producteurs agricoles (UPA) et Maximo Torero, directeur à l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI) se sont partagé le micro. Ils étaient d’accord sur le fond: la crise alimentaire prend ses sources d’abord et avant tout dans le marché économique et les échanges commerciaux. À partir de ce constat, les cinq spécialistes ont donc cherché à mettre en lumière les causes, les conséquences et les solutions d’un problème complexe et international.

Le cercle vicieux de la faim

Les crises alimentaire, financière, pétrolière et environnementale des dernières années ont ébranlé le monde. D’après Maximo Torero, chacune de ces crises enlève un peu plus de pouvoir aux agriculteurs. Pourtant, la valorisation de l’agriculture reste la clé de voûte de la sécurité alimentaire. En donnant plus d’importance, donc plus de moyens aux producteurs, la stabilité pourrait être rétablie.

«L’agriculture et l’alimentation ne peuvent être traitées comme des produits ordinaires», a lancé Christian Lacasse.

Depuis 85 ans, grâce aux quotas, au contrôle des importations et à la détermination des prix, l’Union des producteurs agricoles parvenait à gérer l’offre des produits agricoles. M. Lacasse souligne toutefois que l’Organisation mondiale du commerce (OMC) menace maintenant la gestion de l’offre en libéralisant le marché. Ainsi, l’ouverture des marchés apparaît comme la cause première des difficultés. Les prix maintenus artificiellement bas à l’étranger empêchent les petits agriculteurs locaux de vendre à bon prix. Si l’OMC insiste pour lutter contre le protectionnisme, Lacasse répond que «c’est le libéralisme, la spéculation débridée […] qui bouleversent le monde».

De plus, la chute des prix après la spéculation sur des denrées tels le riz et le blé a aussi entraîné son lot de désagréments. En effet, les fermiers ne peuvent se permettre de jouer à la bourse avec leurs maigres avoirs. Ils sont ainsi dépendants de la conjoncture économique internationale, car ils ne sont pas armés pour y résister. D’après Henk Jan Brinkman, l’accès à un marché volatile n’est certainement pas aisé, mais en évitant les marchés risqués ou les mises trop élevées, du coup, les agriculteurs diminuent significativement leurs revenus. Ils subissent donc les lourdes conséquences financières de leur positionnement précaire sur le marché international.

M. Brinkman pointe aussi du doigt les failles du système actuel. «Les affamés de ce monde le sont à cause des défaillances du marché», a-t-il dit. Le spécialiste veut mettre l’accent sur le cercle vicieux de la pauvreté: selon lui, la faim engendrée par la hausse des denrées alimentaires, mène à une santé déficiente, à une productivité diminuée, à de faibles revenus et donc à une éducation déficiente. Évidemment, sans éducation il n’y a pas d’emploi payant.

Des solutions prometteuses

Les interventions envisageables comportent, entre autres, une nouvelle gestion des subventions gouvernementales aux fermes, par exemple. En fait, tout est une question de revoir les façons de faire. Le gouvernement pourrait entre autre miser sur des investissements dans la recherche et le développement. Actuellement, les travaux de recherche au Canada se font à petite échelle et à court terme. Or, ce type recherches ne peut porter de fruits, précise Douglas Hedley.

Suite à la crise de l’an dernier, les réformes du système économique deviennent toutefois le pilier central de la solution. Selon le président de la Farm Foundation, les difficultés rencontrées actuellement de par le monde proviennent de la distribution inégale des ressources et des revenus. Quant à Neil Conklin, il croit fermement que seuls le marché et les échanges peuvent résoudre le problème. Pour modifier les politiques actuelles, toutefois, il faut passer des paroles aux actes: «Pour changer, il nous faut des impératifs et on les a. La prochaine étape c’est la créativité et le leadership. Et ça, on le retrouve dans cette salle», a expliqué Conklin.

Les causes de la crise sont nombreuses et complexes mais ne doivent pas nous faire perdre de vue le but ultime, qui est de redonner notre confiance à l’agriculture en lui accordant plus d’importance. Ainsi, les solutions apparaissent d’elles-mêmes, soit des réformes rationnelles et une meilleure gérance des politiques économiques actuelles. Avec un brin d’humour, Douglas Hedley a rappelé à l’ordre le père de la théorie du libéralisme. «Lorsque Adam Smith parle de la main invisible, il oublie qu’elle doit être attachée au bras de la loi.» Christian Lacasse, pour sa part, souligne l’importance d’une «sérieuse remise en question de nos politiques», martelant que «l’occasion est unique, on doit en profiter pour changer le cours des choses».

Le mot de la fin est revenu à Diane Vincent, la vice-présidente du Tribunal canadien du commerce extérieur, qui concluait une conférence dont les enjeux portaient loin. En mot de clôture, Mme Vincent a appelé les gens à se mobiliser. «Le monde est vôtre. Ne faites pas les mêmes erreurs que nous avons faites. Impliquez les femmes dans les solutions.»

 
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