«Ouvrez les barrières, nous reviendrons!»
15 septembre 2009
Le Mur de Berlin, vingt ans après.

Le 17 septembre dernier, le Goethe-Institut de Montréal, un organisme œuvrant à la promotion de la culture allemande dans la métropole québécoise, inaugurait ses activités de commémoration entourant la chute du Mur de Berlin. En effet, il y a vingt ans, le 9 novembre 1989, après des mois de pression provenant à la fois de la population est-allemande et de la communauté internationale, la République démocratique allemande (RDA) entrouvrait ses frontières, laissant passer, en une nuit seulement, quelques 20 000 Allemands de l’Est de l’autre côté du Mur. Ainsi, la guerre Froide prenait symboliquement fin, après des années de rivalité entre les États-Unis et l’Union des Républiques socialistes soviétiques, l’URSS.

À la suite de la Deuxième Guerre mondiale, l’Allemagne, vaincue et anéantie par les forces alliées, fut partagée en quatre parties, respectivement occupées par les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et l’URSS. Pourtant, les rapprochements idéologiques auront rapidement eu pour effet d’unir et de fondre les trois premières pour mieux  les distinguer par rapport à la dernière.

Entre 1945 et 1961, près de trois millions et demi d’Allemands quittèrent la zone soviétique pour sa voisine, «essentiellement pour des raisons économiques », soulignait Paul Létourneau, professeur du département d’histoire de l’Université de Montréal. En effet, comme l’explique Klaus Geyer, Consul général d’Allemagne à Montréal, «l’exode particulièrement massif de la RDA [NDLR : État socialiste créée à partir des territoires de la zone soviétique] appelait le pays à réagir.[La république] avait perdu de jeunes gens qualifiés et s’était sentie obligée, pour survivre, de prendre des mesures.» Une de ces mesures, que le professeur Létourneau considère de «dernier recours», prendra la forme de la construction d’un mur dans le cœur de la ville de Berlin. Et ce, rappelle Monsieur Klaus Geyer, au nom de la «préservation de la sécurité dans la zone interdite le long de la frontière de l’ouest de la République démocratique allemande».

L’érection d’un mur peut sembler une solution plutôt radicale à un problème d’hémorragie démographique. Le professeur Létourneau signale néanmoins que les décideurs de la RDA avaient voulu lever le mur «pour un temps limité. On voulait le tenir debout seulement jusqu’à ce que les Allemands de l’Est, obnubilés selon eux par le capitalisme sauvage,  se concentrent sur le socialisme et réalisent le paradis des travailleurs. Ces décideurs étaient des idéologues, et comptaient bien mener à terme l’expérience socialiste», rappelle-t-il. Il mentionne que, n’eut égard au bien-fondé de l’idée qui se cachait derrière l’érection du mur, l’acte en soi demeurait une béquille pour le régime. «Largement déstabilisé, il a pris une décision à la fois totalitaire et désespérée.»

Du jour au lendemain, sa construction a séparé des familles et des amis. Plusieurs appartements se sont vus être abandonnés et des endroits publics, condamnés. L’indignation de la communauté internationale ne s’est pas fait attendre. C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’en 1963, John F. Kennedy visite Berlin-Ouest et déclare «Ich bin ein Berliner» («je suis un Berlinois»), une phrase historique qui montre le support quasi-inconditionnel des États-Unis vis-à-vis des citoyens ouest-allemands, spécialement ceux de Berlin-Ouest, alors une enclave capitaliste dans un territoire communiste contrôlé par l’URSS. La guerre Froide se préparait alors.

Si le monde était partagé en deux à cause d’une simple différence de mode de pensée politico-économique, le Mur de Berlin en était la véritable division physique. Effectivement, à peine quelques centimètres séparaient une seule population célébrant la même culture et la même langue.

«On doit la véritable chute du Mur aux Allemands de l’Est», soulève le professeur Létourneau. «Ils en avaient assez.» La Stasi, la police secrète, menait des opérations d’espionnage sur de simples citoyens, s’assurant ainsi qu’aucun «individualiste» ne gêne le bon fonctionnement de l’État. La liberté d’expression n’existait pas, la population ne pouvait sortir du pays qu’avec difficulté, et si elle réussissait, elle n’était pas nécessairement bienvenue au retour. L’appauvrissement était tel que dès septembre 1989, des manifestations s’organisaient.

Non seulement le climat intérieur était à la revendication, mais les relations diplomatiques du monde bipolaire de l’époque se réchauffaient. Gorbatchev faisait alors connaître ses politiques de transparence et de libéralisation économique. «On se demandait à Berlin-Est comment justifier le maintien du Mur en période de détente.»

Ce n’est pourtant que le 9 novembre que Günter Schabowski, Chef de Presse du Comité Central du SED (Parti socialiste unifié d’Allemagne) annonçait à la télévision que le gouvernement allait adopter des mesures plus permissives s’appliquant aux ressortissants de la RDA désireux de se rendre en RFA. Interrogé sur la date d’entrée en vigueur de ces dites-mesures, il a répondu qu’autant qu’il sache, elles prenaient d’ores et déjà effet. Or, cette loi n’allait pas être en vigueur avant le lendemain et Schabowski n’avait pas précisé qu’une demande de visa était nécessaire pour traverser la frontière. Quoiqu’il en soit, quelques minutes après l’annonce télévisée, des milliers de Berlinois de l’Est s’étaient déjà rendus aux quelques postes-frontières de la ville. La foule, confuse, en colère, mais surtout trahie, exerça une pression immense sur les quelques soldats qui gardaient les barrières. De cette façon, au poste de Bornholmer Strasse, les autorités n’eurent d’autre choix que de laisser libres les issues et de faire passer tous ces gens. D’autres postes faisaient de même. Pendant cette nuit, la face du monde changeait.

L’Allemagne fut de nouveau officiellement réunie le 3 octobre 1990, et le 25 décembre 1991, Gorbatchev démissionna de son poste de président de l’URSS. Le lendemain, l’URSS était officiellement dissoute. En Allemagne, la restructuration ne fut pas facile, l’ex-RDA ayant une économie anémique et des infrastructures en piètre état. «Il faut dire que les plus qualifiés et les plus dynamiques étaient tôt partis vers l’Ouest.» Les investissements furent démesurés, mais la majorité des Allemands aujourd’hui s’arrangent pour dire qu’ils en valurent le coup. La nostalgie envers la RDA «n’est pas tellement sérieuse», soutient Paul Létourneau. «Des divisions subsistent, raconte Klaus Geyer, et la transition s’effectue encore aujourd’hui.» Le professeur de l’Université de Montréal abonde dans le même sens. «Plus le temps passe, conclut-il, plus la ville s’homogénéise.»

D’autres murs de la honte?

Quoiqu’on ait récupéré certains de ses fragments pour les exposer dans nos villes, le Mur est définitivement tombé. Et ne se relèvera plus. Les hommes en ont-ils pour autant tiré quelque chose? La question est d’autant plus pertinente que le début de notre siècle a vu bien des murailles se dresser, à commencer par le mur chevauchant la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Le professeur Létourneau croit pourtant qu’il est inapproprié de faire des rapprochements entre les murs de Berlin et celui des États-Unis. «Dans un cas, on cherchait à empêcher ses citoyens de partir en se réclamant d’idéaux, et dans l’autre, on veut stopper l’immigration clandestine.»

Il n’en existe pas moins un autre, une autre «clôture de sécurité» qui matérialise l’hostilité idéologique scindant deux populations: «la barrière de séparation israélienne», mentionne Paul Létourneau.

Lorsqu’est tombé le Mur de Berlin en novembre 1989, plusieurs s’accordaient à croire que l’Histoire ne verrait plus de pareilles constructions, qui sont allées «à l’encontre du développement historique et du progrès de l’homme et de ses libertés», tel qu’a commenté Klaus Geyer. Et pourtant.

Si l’État hébreu qualifie son immense mur qui le sépare des territoires palestiniens de «clôture de sécurité», plusieurs organismes non-gouvernementaux le désignent en tant que  «mur de l’apartheid». En effet, ce serpent de béton, long de plus de 730 kilomètres, n’a pas été érigé sans de vives dénonciations de la part de la communauté internationale.

La Knesset, le parlement israélien, a voté en faveur de ce projet en 2002. Sa construction a débuté en 2005, et elle est toujours en cours. Israël justifie son édification de par son mandat de protéger sa population, en empêchant l’infiltration terroriste. Mais à quel prix est-il justifiable de le faire? Une fois achevé, on estime les coûts de la construction du mur à plus d’un milliard d’euros. Quoiqu‘Israël prétende que ce mur n’est que temporaire, afin de subvenir aux besoins de sa population, il est permis d’en douter considérant les sommes engendrées.

Du côté palestinien, les critiques sont véhémentes. La barrière de «séparation raciale» aurait non pas une fonction de sécurité, mais plutôt de démarcation de la frontière du possible État palestinien. Ces inquiétudes résident dans le fait que le mur ne respecte pas la «ligne verte», la ligne de séparation des territoires adoptée lors de l’accord d’Oslo, puisqu’il empiète, par endroits, de plus de vingt kilomètres sur la Cisjordanie. En termes plus concrets, cela signifie une annexion de 11,6 p. cent du territoire palestinien, et de 80 p. cent des colonies juives qui s’y retrouvent. Selon le droit international, ce mur est donc illégal puisqu’Israël ne le construit pas sur son propre territoire, mais plutôt sur un territoire qu’il occupe.

Ce tracé n’a pas que des conséquences géopolitiques, mais humaines aussi. Ainsi, dans le seul intervalle d’une nuit, un agriculteur palestinien se sera retrouvé sans source de revenus, sa terre étant dorénavant de l’autre côté de cette clotûre atteignant parfois plus de huit mètres de hauteur. Ces confiscations arbitraires de terres cultivables sont dans plusieurs régions sources de montées de violences, motivant l’opinion publique israélienne en faveur de cette édification. Selon les analystes du Dessous des Cartes, environ 200 000 palestiniens seront de facto isolés sur le territoire israélien.

Si le projet de construction de cette barrière est né de la crainte des nombreux attentats-suicides survenus au cours des dernières années, l’impossibilité de trouver une solution politique à long-terme a notamment motivé cette décision plutôt précipitée. Cependant, elle fait réagir de nombreux détracteurs. Ainsi, l’extrême-droite religieuse israélienne déclare que le tracé préfigure les frontières d’un État palestinien alors qu’Israël serait en mesure de prendre possession d’une portion encore plus grande de la Cisjordanie. En ce qui concerne les nombreuses organisations œuvrant à la réalisation de la «feuille de route» visant un accord de paix à long-terme, comme La Paix Maintenant, ou le One Voice Movement, ce mur envenime toute tentative de négociation de paix.

Si Israël s’est investi de la mission d’assurer la protection de ses citoyens, il l’a nénamoins fait au détriment de la population palestinienne. C’est une autre goutte d’eau qui est venue s’ajouter au vase déjà plein des complexités de ce conflit séculaire.

Le Goethe-Institut

Représenté dans 78 pays par plus d’une centaine de bureaux, le Goethe-Institut vise la promotion de la culture allemande, de sa langue, ainsi que la coopération culturelle internationale. L’Institut de Montréal a ouvert ses portes en 1962, seulement une année après l’édification du Mur de Berlin.

De septembre à décembre, une pléiade d’activités sont organisées afin de commémorer la chute du Mur. «Il est d’autant plus important que des jeunes viennent, puisqu’ils n’ont pas vécu ces évènements», estime Mechtild Manus, directrice du Goethe-Institut de Montréal. À chaque semaine, l’Institut proposera différents films de tous genres: documentaires déchirants en passant par des comédies satiriques.

Le Délit a eu un aperçu de la programmation avec le film Heroes Like Us. Dès les premières minutes, le héros nous annonce fièrement qu’il est à l’origine de la chute du Mur de Berlin. Comprenant de nombreuses séquences d’archives, ce film intelligent et humoristique nous donne un bel aperçu de ce à quoi pouvait s’apparenter la vie sous le régime communiste. Il sera présenté le 23 septembre à 19h lors d’une soirée pour étudiants. Autre recommandation du Délit, le film «Au revoir, Lénine!», qui pourra être visionné les 29 et 30 octobre prochains.

Vingt ans après la chute du Mur
Où: Goethe-Institut de Montréal
418 rue Sherbrooke Est
Quand: De septembre à décembre
Combien: 6$/visionnement (étudiant),  30$/abonnement
www.goethe.de/montreal

 
Sur le même sujet: