Flagrant délit de tendresse
8 septembre 2009
ÉPISODE 1 Tout les séparait et pourtant, le destin avait décidé de les rapprocher...

«Il est fini le temps des deux solitudes qui a trop longtemps défini notre approche de ce pays.» – Michaëlle Jean

Après ces cinq années à l’Université McGill, la rentrée est désormais pour elle un supplice baptisé «Frosh Week». Elle entre dans l’ascenseur du Leacock en soupirant devant le spectacle pitoyable de ces barbares blondinets, qui semblent jouer dans une adaptation de Place Melrose incluant des jeux de beer pong et une glissade gonflable géante. Rien ne l’atterre davantage que l’idée de servir de T.A. à cette bande d’évaporés: devoir faire comprendre la grandeur des réflexions de Nietzsche sur la beauté à des gens pour qui l’esthétisme est au mieux défini par un sac de plastique dansant dans American Beauty! Ah, seul son amour perdu pouvait lui donner foi en la valeur du savoir, lors de leurs longues soirées d’étude en commun, leurs deux têtes penchées sur un manuscrit byzantin ou quelque extrait de Virgile. Si seulement il n’y avait pas eu ce délicat problème entre eux… Mais elle chasse cette pensée de son esprit.

Alors que la porte de l’ascenseur se referme, une main s’interpose brutalement et un étudiant se glisse maladroitement à l’intérieur. Il bredouille une excuse et son lourd accent francophone transparaît. Elle l’étudie un instant. Cheveux sauvages, yeux ténébreux, casquette portée de travers: un autre de ces jeune blancs-becs qui se veut rebelle mais finira comptable dans dix ans, juge-t-elle avec dédain. Et pourtant, les traits du jeune homme lui sont étrangement familiers…

* * *

Pendant une demi-heure, il a déambulé dans une mer d’anglophones hostiles en songeant avec regret à son ancienne vie, celle passée à l’ombre du Château Frontenac. Les sages paroles de son cousin, qui lui a cité le matin même quelques vers bien sentis de Loco Locass pour lui rappeler les dangers de l’assimilation, lui reviennent en tête alors qu’il cherche en vain une façon de parvenir au septième étage du Leacock pour assister à son cours de philosophie. Il n’aurait pas dû quitter Québec: là-bas, en ce lieu plein de bon sens, les futurs ingénieurs n’ont pas à étudier The Esthetics of Philosopy pour apprendre à bâtir des ponts.

Finalement, il aperçoit l’ascenseur qui doit le mener à son local, et se précipite pour entrer avant que la porte ne se referme sur lui. La seule autre occupante de l’ascenseur, une rousse à la peau laiteuse, lui lance un regard oblique de ses yeux verts, avec une pointe de mépris à peine dissimulée qui dessine une moue sur ses lèvres pulpeuses. Pas mal, pense-t-il en l’observant, mais c’est sans doute une autre de ces anglaises snobs et coincées qui habite Westmount et fait du tricot dans ses temps libres.

Il tend la main pour appuyer sur le bouton du septième étage au même moment qu’elle. Leurs doigts se touchent, pressent le chiffre sept en se frottant une seconde l’un contre l’autre.

Quelque chose se produit.

* * *

Une décharge électrique, véritable Manic-5 du monde tactile. Un contact bref, mais si intense qu’elle n’a désormais qu’une seule envie: recommencer. Presser le bouton encore et encore pour monter toujours plus haut, toujours plus loin, jusqu’au septième étage… ou serait-ce au septième ciel?

L’ascenseur est terriblement lent à monter et la tension est insoutenable. Elle doit partir et retrouver ses esprits.

* * *

La peau blanche de la jeune femme est si douce et si chaude à la fois. Il tente de rester calme malgré la tempête qui l’habite. La porte de l’ascenseur s’ouvre finalement sur le septième étage tant attendu, et la rousse s’éloigne précipitamment. Il pense la suivre mais n’en a même pas besoin. Elle semble se diriger au même endroit que lui, vers le même local. Mais tout à coup, il comprend en la voyant s’approcher du tableau de classe et inscrire son nom: la rousse n’est pas une simple étudiante!

 
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