Dans mes petits souliers
17 mars 2009
La pierre fondatrice

Étudier une langue étrangère, cela signifie mettre en relief les éléments culturels et philosophiques qui s’infiltrent dans tout système de communication. Même le traducteur le plus aguerri admettra que certaines expressions sont impossibles à traduire directement. Diverses stratégies permettent de passer ces obstacles: adaptation, annotation, révision. Tout comme la transition d’un livre au grand écran ne fait jamais l’unanimité, chaque méthode a ses amateurs et ses détracteurs.

On me demande encore de temps en temps comment traduire itadakimasu malgré l’absence d’une expression équivalente en anglais (ou en français). Cette formule est habituellement prononcée avant de commencer à manger, mais elle s’emploie à diverses occasions. Traduite littéralement, elle signifie «je reçois humblement». En pratique, elle sous-entend davantage qu’elle ne laisse penser au premier abord.

La meilleure explication que j’ai entendue jusqu’à présent est celle de M. Kato, un autre agriculteur de la région, aussi fleuriste à ses heures. «Manger quelque chose, c’est s’approprier une vie autre que la sienne – qu’il s’agisse de celle d’un animal ou d’une plante. Cette appropriation te permet de demeurer en santé, énergique. Néanmoins, le fait d’absorber une autre vie se doit d’être reconnu avec respect et humilité.» Selon ma professeur, il s’agit aussi d’une marque de gratitude envers ceux qui ont travaillé pour élever, cultiver et récolter ces aliments.

Si vous êtes intéressés à comprendre davantage la perspective nippone vis-à-vis du fait divin, ma première suggestion est simple, voire divertissante. Si vous n’avez pas encore visionné Spirited Away (alias Le voyage de Chihiro), je vous invite à le faire prochainement. Si vous l’avez déjà vu, peut-être songez-vous à la panoplie de personnages fantastiques, à tous ces dieux qui viennent se reposer dans l’établissement de bains thermaux où l’héroïne se trouve employée malgré elle.

Mais non, c’était une feinte. En fait, je vous suggère fortement de jeter un autre coup d’œil à l’introduction. Durant celle-ci, les protestations constantes de l’héroïne à la perspective de devoir déménager vers une nouvelle ville, une nouvelle école, etc., sont interrompues lorsqu’elle aperçoit un assemblage pêle-mêle de petits sanctuaires de pierre. Ce premier aperçu donne une idée des perspectives à venir.

De fait, les nombreux temples et sanctuaires sont installés avec une attention scrupuleuse vis-à-vis de l’emplacement. Visiter un temple, cela signifie habituellement profiter d’une perspective de choix sur la nature environnante. Il suffit de songer au célèbre et immense torii (arche orangée) de Miyajima, dont l’échelle fait écho au lac paisible dans lequel il est immergé, et les chaînes de montagnes qu’on aperçoit à l’horizon. Même l’incontournable Pavillon d’or, à Kyoto, n’aurait pas le même impact si ce n’était du petit lac à ses pieds et des arbres qui le dominent.

Bref, là où je voulais en venir, c’est que le divin est inextricablement lié à la vie, et plus précisément à son expression dans la nature. Certains la prennent pour acquise, d’autres s’inquiètent de son bien-être. Comme dans les visions de Chihiro, le dieu de la rivière se voit parfois infesté de détritus, de boue et de bicyclettes. Mais il est encore possible de préserver les points de vue divins de la nature nippone.

 
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