Acide, lucide
25 novembre 2008

M. Shimamura a les sourcils les plus étranges que j’aie vus. Ils vont dans toutes les directions, comme si de longues mandibules poilues s’étaient greffées à ses arcades sourcilières. C’est la seule caractéristique qui anime son visage aux traits résignés, un peu fatigués.

Il faut dire que M. Shimamura travaille dans une école secondaire de premier cycle comptant 700 têtes. Parmi celles-ci, certaines s’endorment, d’autres demeurent parfaitement amorphes. Il y en a même qui s’éclipsent en plein milieu d’une leçon ou qui n’assistent carrément pas aux cours, préférant errer dans les couloirs ou à l’extérieur, à paresser ou à conspirer. Ce sont des yankee (slang pour «délinquant») en devenir, et il n’y a apparemment pas grand-chose à faire pour les convaincre de reprendre le chemin des bancs d’école…

En plus de son boulot de pédagogue, M. Shimamura est aussi membre de l’exécutif dans une des associations syndicales représentant les professionnels du milieu de l’enseignement. Bien qu’il ne soit pas au sommet de la chaîne alimentaire syndicale, cette tâche lui prend quand même un temps considérable, à coups de séminaires et de négociations. Entre les commentaires de l’ex-ministre de l’Éducation, M. Nakayama, qualifiant le plus grand syndicat de professeurs de «cancer sur le système de l’éducation», et les pressions faites par les groupes ultranationalistes, les représentants n’ont pas la tâche facile ces jours-ci…

Cela dit, discuter avec M. Shimamura est toujours un délice. Il se remémore avec plaisir ses études universitaires – il était alors un spécialiste des affaires étrangères américaines de l’après-Seconde Guerre mondiale. «C’était toujours un casse-tête de décortiquer les documents diplomatiques. À l’époque, on n’avait pas de dictionnaire pour les termes spécialisés, ni la moindre idée de comment on devait prononcer les noms des autorités du Moyen-Orient ou de l’Europe de l’Est.»

M. Shimamura habite à trente minutes en voiture de l’école, dans une banlieue qui se prend pour un village. Plus souvent qu’autrement, les rues étroites (et dépourvues d’indications claires) engloutissent les visiteurs confus. Il est déjà arrivé qu’une automobile conduite par des touristes détruise la clôture de sa maison («Ma femme a cru que quelque chose venait d’exploser») en essayant de faire marche arrière parce que la ruelle était devenue trop petite pour permettre à leur bolide de passer. «On leur a indiqué un stationnement et un endroit pour louer des vélos, et on a fait réparer la clôture.»

M. Shimamura rend occasionnellement visite à ses parents, habitant dans un village à deux stations de train au nord de mon patelin. L’année dernière, son père a dû subir une chirurgie pour réduire un cancer du poumon. Lorsqu’il peut, M. Shimamura aide donc ses parents à effectuer diverses tâches, dont le magasinage. «À chaque année, ça devient plus difficile. Il y a de plus en plus d’endroits qui ferment, il faut toujours aller plus loin pour faire ses courses. Ça devient vraiment pénible pour mes parents.»

Dans toutes ces histoires, M. Shimamura conserve une perspective acide, lucide. «La campagne est en train de s’éteindre, le coût de la vie est en hausse alors que nos richesses s’amenuisent, et on oublie trop vite qu’on a déjà été dans les mêmes conditions misérables que les autres pays d’Asie où se perpétuent la main-d’œuvre enfantine.» Alors il fait ce qu’il peut, et se résigne pour le reste.

 
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