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Le déclin de l’empire sud-états-unien

Avec une adaptation très littéraire du Théâtre de l’Opsis, Le Bruit et la fureur nous entraîne dans l’univers lourd et inquiétant de Faulkner.

Lorsqu’on s’installe dans la salle de l’Espace Go, le rideau ne dissimule déjà plus la scène et cinq grandes colonnes occupent l’espace. Détériorées, elles semblent suggérer le déclin imminent de la famille Compson. C’est autour d’elle que se noue l’intrigue de la pièce Le Bruit et la fureur, adaptation théâtrale du roman le plus tragique de Faulkner. Le récit se situe dans l’atmosphère lourde et inquiétante du sud des États-Unis, après la défaite de la guerre de Sécession, dans un pays au bord de la crise économique. Au milieu des chants gospels qui ouvrent la pièce, la servante de la maison, Dilsey, implore Dieu de leur épargner le désordre qui ne tardera pas à déferler sur les Compson.

On rencontre d’abord Benjy, le cadet et « dernier enfant » de ce qui a déjà été une grande lignée. Simple d’esprit, il représente pour les Compson toute la honte accumulée en une génération. C’est son trente-troisième anniversaire et, en cette journée, il fait un bond vers le passé et nous fait connaître le père qui boit trop, la mère impuissante. Il y a aussi sa sœur Caddy, pour qui il a une affection brute, primitive. Autour d’elle, son frère Quentin, étudiant à Harvard, que son amour incestueux pour Caddy rendra suicidaire, et son frère Jason, un enfant discipliné qui sera forcé de travailler après la mort du père, et qui vouera à sa soeur une haine plus forte que tout. Tour à tour, chacun des enfants Compson prendra la parole pour évoquer une journée significative de sa vie dans cette maison au bord du gouffre.

La version du Bruit et la fureur créée par le Théâtre de l’Opsis a conservé un caractère très littéraire. À certains moments, on sent la difficulté que pose l’adaptation d’un roman doté d’une trame narrative aussi complexe. La mise en scène réussit tout de même à imiter avec ingéniosité les nombreux retours en arrière, fréquents chez Faulkner. Pendant ces quatre journées de chaleur accablante dans le sud, rien ne se passe réellement. Mais tout est dit et l’action avance grâce aux réminiscences des quatre personnages, qui se succèdent et qui font voir les spectres du passé. La présence constante de tous les personnages autour de la scène, même lorsqu’ils ne sont pas impliqués dans l’action, leur permet d’intervenir, l’espace d’un moment, pour faire revivre devant nous un instant fugace qui vient à l’esprit d’un des Compson.

Tout repose alors sur l’interprétation des quatre acteurs principaux, qui deviennent les voix du récit. Heureusement, elle ne déçoit pas. Dans le rôle de Benjy, Patrick Hivon se montre surprenant d’authenticité et réussit à ne jamais faire basculer le personnage du simple d’esprit dans le grotesque. Sa parole naïve est même dotée d’une grande poésie. Émilie Bibeau, Francis Ducharme et Pierre-François Legendre, incarnant respectivement Caddy, Quentin et Jason, livrent également une performance bouleversante, chargée d’émotion. Cependant, la finesse de leur jeu est telle que le spectateur se garde de les juger et ne peut qu’être le témoin impuissant, ambigu, de la désagrégation de la famille.

Les Compson sont ainsi happés par la fatalité qui les poursuit. Malgré une histoire difficile, que l’on comprend par l’accumulation de détails tout au long de la pièce, Le Bruit et la fureur ne perd jamais tout à fait le spectateur et le tient en haleine d’une scène à l’autre. C’est un véritable tour de force du Théâtre de l’Opsis que d’avoir fait tenir en deux heures trente le roman et l’univers de l’un des plus grands romanciers américains.


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