Le rire nerveux
21 octobre 2008

Même s’il habite dans un petit village au fin fond de nulle part, Kenta a voyagé aux États-Unis plusieurs fois. Au fil des années, il a assemblé une panoplie de contacts et de correspondances qui facilitent ses séjours et qui discutent volontiers des aléas de la politique américaine. Au moment où je rédige cette chronique, au lendemain du dernier débat des chefs, Kenta s’interroge probablement sur l’issue de la course électorale. Il se demande si la nomination d’Obama pourrait changer le tissu social.

L’intérêt de Kenta pour les répercussions sociales de la politique internationale s’avère purement frivole. En fait, il travaille comme gérant de poulaillers. La gestion de six fermes ne lui laisse guère de temps libre, sauf peut-être pour assister occasionnellement à des courses de chevaux. Le soir, on peut le trouver dans un des pubs du coin, sirotant bière après bière jusqu’à ce qu’il cesse d’être cohérent.

Kenta a une famille nombreuse: cinq enfants. Le fils aîné est atteint d’un grave handicap physique. Ne pouvant être autonome, il demeure donc au foyer familial, où il a besoin d’une assistance constante. De surcroît, le plus jeune de ses fils est handicapé mentalement.

Ici, sauf dans les cas les plus sérieux, une politique d’inclusion est maintenue dans le milieu de l’éducation. Par exemple, il y a dans le coin une école primaire où un enfant autiste passe plus de temps à se battre avec la professeur attitrée ou avec ses voisins qu’à apprendre. Enfin, tout cela pour dire que le fils cadet fréquente une institution particulière et effectue des besognes simples.

La benjamine, selon ce que j’ai pu comprendre, est retournée dans le nid familial pour cause de dépression nerveuse. Sans trop de surprise, la femme de Kenta trouve la situation plutôt difficile. Sans doute n’apprécie-t-elle guère que son mari retarde son retour au foyer pour conclure ses journées par l’absorption de houblon. Quant au benjamin, il habite dans une municipalité un peu distante où il fait carrière en tant que salaryman.

Finalement, la fille aînée étudie l’esthétique à Tokyo. Elle ne rentre pas au bercail très souvent. Il y a quelques semaines, Kenta me racontait qu’une des amies de sa fille avait déjà dit à celle-ci, sans fioritures: «Tes parents ont vraiment échoué leur planification familiale.» Ouch. Comment suis-je supposé répondre à une telle confidence? Je n’ai pas encore trouvé de mot pour peindre la surprise, l’horreur et le rire nerveux.

Malgré tout, Kenta trouve le temps de courailler les jupons. Les mœurs sont vraisemblablement différentes. J’ai déjà entendu quelqu’un dire: «Je suis célibataire, parce que j’habite loin de ma femme pour le travail.» Dans ce même esprit, Kenta est toujours à la recherche d’une «copine», même si ses avances sont souvent repoussées.

Au terme de cette description, pouvez-vous deviner son parcours étudiant? Il y a bien longtemps, il a amorcé un baccalauréat en littérature à Kyoto. Il a abandonné en cours de route, mais en a quand même conservé un penchant pour l’érudition, comme l’illustre son intérêt pour la politique étrangère. Il a simplement décidé que décortiquer la prose, ce n’était pas son truc. Il avait juste envie de lire Peanuts.

 
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