Surchauffe de matière grise
1 avril 2008

C’était un soir où j’étais particulièrement à la bourre. À défaut de surchauffer —la pression académique semble quasi inexistante dans mon pays d’échange—, mon cerveau luttait pour trouver des moyens alternatifs de s’accrocher à la vie. Il se préoccupait de problèmes logistiques de la plus haute importance: quelle est l’heure de fermeture du Systembolaget (SAQ locale détenant le monopole des boissons alcoolisées à plus de 3,5%)? Ai-je suffisamment de temps pour courir au System B en question et prendre un repas décent ou un sandwich au vol avant de rejoindre quelques collègues comme prévu? J’exécutais cette gymnastique de l’esprit les mains plongées dans une pile de vaisselle et les yeux rivés sur le compteur indiquant les minutes restantes de mon cycle de lessive.

C’est à ce moment d’extraordinaire tension mentale, où l’on se dit qu’un rien rendrait la situation hors de contrôle, que ma voisine de palier est entrée en pleurs dans la cuisine. Saperlipopette, zut et rezut… En plus de mes soucis de logistique, il fallait désormais gérer une nana qui pleurait: le genre de chose totalement au-dessus de mes moyens, et surtout de ma volonté du moment.

Comme je ne savais pas trop comment réagir et que je ne pouvais pas lui donner des tapes amicales dans le dos à cause des bulles de savon et de graisse sur mes mains, j’ai décidé d’ouvrir bêtement les bras. Elle s’est alors précipitée dans la brèche et a arrêté de pleurer (presque) instantanément. Vu que mon câlin ne suffisait pas, j’ai dû écouter cette étudiante belge qui me racontait entre deux sanglots étouffés qu’elle avait le mal du pays et que ses potes, son copain, son chien et le reste lui manquaient…
Je lui ai tendu une oreille attentive, tout en prenant bien garde de ne pas alimenter la discussion puisque je voulais gérer ma lessive qui allait arriver à terme dans un futur excessivement proche. J’ai ensuite profité d’une pause dans son monologue pour faire un sourire dans le style «je te comprends à fond, mais je m’en balance parce que je suis pressé». Je lui ai débité en deux secondes que l’on pourrait se reparler de son chien belge une autre fois, mais qu’à court terme, je devais filer parce que j’avais des bières dans la machine à laver et de la lessive à aller chercher au System B ou un truc comme ça… J’étais un peu confus.

En me levant le lendemain, les yeux mal alignés et les cheveux en bataille, les remords m’ont rattrapé. J’ai tenté de recoller les pots cassés quelques jours plus tard en invitant la petite Belge pour un verre et une bonne discussion entre deux étudiants en échange. On s’est entendus: nos chiens, chats et autres poissons respectifs nous manquent parfois. Mais au final, l’important, c’est que nous vivons une expérience incroyable et que, des hauts et des bas, il y en a même à la maison. On pleure dans les bras les uns des autres, on s’envoie promener pour ensuite mieux s’embrasser. Si c’est pas beau! En plus, on en sortira plus indépendants en apprenant à faire la vaisselle et la lessive en même temps.

 
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