Créer dans un système colonial
8 novembre 2016
Arno Pedram | Sous les pavés, Tio’tia:ke

Depuis les années 70, la majorité des autochtones du Canada résident en milieu urbain. Statistique paraissant futile, et qui pourtant va à l’encontre du stéréotype persistant des autochtones comme «sauvages» liés à la «nature», incompatibles avec la ville, la «Civilisation». À quelles épreuves les soumettons-nous en tant que non-autochtones? Comment y répondent-ils à travers leurs créations?

Canada, pays attaché à ses racines coloniales

Le Canada est un pays colonial: l’expérience d’une partie importante de la population, les autochtones, dessine un portrait trop méconnu du Canada. Cette population doit faire face au racisme et aux attitudes coloniales canadiennes, sous différentes formes. Bonita Lawrence (Mi’kmaw), après avoir collecté de nombreux témoignages de citadins autochtones, décrit ce racisme allant «d’une tendance générale à croire que les autochtones sont une population éteinte, à une grande animosité lorsque les autochtones revendiquent leurs droits à la chasse et la pêche, au désir grandissant [des non-autochtones] de s’approprier l’expérience indienne». Dans ces témoignages revient notamment l’idée que l’identité autochtone s’est estompée à travers les mélanges avec les non-autochtones (et jamais l’inverse, si ce n’est pour s’en approprier une identité caricaturée, ce qu’elle appelle les «wannabees»). À ceci s’ajoute un rejet de l’identité autochtone et une violence de la part des non-autochtones dans la ville et les familles.

Les peuples autochtones: résistants et inventifs

Les autochtones évoluent dans ce contexte: leurs productions artistiques sont (mais pas seulement) des formes de résistance au système colonial.  A Tribe Called Red est un groupe de dance électronique composé des trois DJs Nipissing, Haudenosaunee (Iroquois) et Cayuga. Ce groupe organise régulièrement des soirées «Powwow Electric Night» à Ottawa, l’occasion pour les autochtones de se réunir dans un endroit tolérant et de développer une communauté. De plus, la musique que le groupe crée est un mélange de musiques de chant, de battement Powwow et de dubstep: ils s’inspirent ainsi de styles musicaux dominants autochtones et complexifient leur identité culturelle. Dans leurs entretiens, le groupe explique comment ces soirées et leur musique répondent à un besoin de réunion, d’identification et développement communautaire pour les Autochtones d’Ottawa. La formation de communautés autochtones dans ces contextes enraye ainsi le processus colonial visant à désolidariser et faire disparaître les identités autochtones.

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À Tio’tia:ke (Montréal), Les Voix Insoumises: Convergence Anticoloniale d’Artistes de Rue est une biennale organisée autour de femmes de couleur et personnes autochtones artistes de rue opérant dans la ville. Le collectif écrit sur leur site (decolonizingstreetart.com): «Notre collectif reconnaît l’importance des murs et des structures dans l’espace public comme un espace critique afin de réclamer les territoires autochtones non-cédés et qui aide les artistes autochtones dans leur travail de justice et de guérison personnelle et collective. Leurs œuvres ouvrent un dialogue avec le public à propos du colonialisme et de l’hétérogénéité des cultures autochtones.» Leurs actions participent ainsi à la reprise de l’espace public urbain dont ils ont historiquement été exclus: par exemple, par le déplacement forcé de réserves proches des centres urbains, et en général, le mythe de l’«Indien sauvage» comme force perverse sur la civilisation des non-autochtones.

Les autochtones aussi pavent la ville

Les autochtones résistent, vivent et créent. Reconnaître ceci passe par la reconnaissance de notre participation à la discrimination ambiante, de leur histoire, et de leurs identités contemporaines. Ainsi, nous participons au démantèlement des mythes racistes à propos des autochtones, comme celui proclamant les autochtones comme une espèce en voie d’extinction (the vanishing indian myth). Tous les jours, les autochtones bravent le racisme canadien, défont l’histoire coloniale et pavent leurs routes. 

 
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