L’arbre qui cache la forêt
15 septembre 2015 - Image par Matilda Nottage
Quand on discrimine sous couvert de combat pour l’égalité.

Au mois d’août dernier la venue à Montréal de Darius Valizadeh, plus connu sous son pseudonyme de Roosh V, pour y donner une conférence dans le cadre de sa «tournée mondiale» a fait l’objet d’une vive controverse. L’auteur et blogueur américain prône entre autre la légalisation du viol dans des propriétés privées. Le Conseil du statut de la femme, le regroupement québécois des CALACS (Centre d’Aide et de Lutte Contre les Agressions Sexuelles) et d’autres groupes de femmes ont dénoncé en chœur la venue de cet homme dans la métropole. Le maire Denis Coderre a déclaré qu’il n’était pas le bienvenu ici et la ministre responsable de la Condition féminine, Stéphanie Vallée, a aussi décrié sa venue (trop peu, trop tard dirons plusieurs).

Bien que les spéculations aillent bon train pour savoir si sa conférence a réellement eu lieu ou si l’on devait accorder de l’attention à cet individu ou non, les discussions ayant pris place à propos de sa venue sur le sol canadien sont symptomatiques d’un problème bien plus profond que plusieurs qualifient d’antiféminisme. Cet antiféminisme est d’autant plus inquiétant qu’il étend ses tentacules non seulement sur la toile, mais parvient également à trouver écho auprès des instances gouvernementales et décisionnelles.

Mélissa Blais connaît bien ce sujet. Elle est doctorante en sociologie et chargée de cours à l’Institut de recherches en études féministes de l’UQAM. Avec Francis Dupuis-Déri, enseignant en sciences politiques à l’UQAM, elle a lancé plus tôt cette année une version remaniée de l’ouvrage collectif  Le mouvement masculiniste au Québec : l’antiféminisme démasqué aux éditions du Remue-ménage. Pour elle, il ne fait pas de doute que lorsque l’on porte notre attention de manière exclusive sur ce blogueur, on peut oublier de mettre en lumière «le reste de la forêt» dont les divers arbres. Ceux-ci, au discours en apparence beaucoup plus respectable, mettent en péril les fragiles acquis qu’ont obtenu les femmes au cours des dernières années.

Les stratégies de ces masculinistes ou de ces «hoministes» sont insidieuses. Il y a de leur part une récupération de problématiques sociales telles que le décrochage scolaire des garçons, le suicide des hommes, la garde d’enfants dans les cas de séparation ou de divorce ou encore une présumée symétrie de la violence dans les cas de violence conjugale. Loin de l’idée de vouloir ignorer la souffrance des hommes, Blais estime qu’il ne faut pas se centrer exclusivement sur celle-ci et occulter celle des femmes. En effet, ces militants – car leur discours s’inscrit dans un mouvement – basent leur argumentaire sur la croyance erronée que les hommes seraient en crise en raison des femmes et des féministes. C’est donc tenir pour acquis que l’égalité entre les hommes et les femmes est atteinte, voire même que les femmes domineraient actuellement la société au détriment des hommes. Leur discours, qui peut sembler en apparence être un d’égalité, se fonde alors sur une prémisse fallacieuse. Bien qu’il existe des femmes qui intériorisent également ce genre de propos, Blais a observé au cours de ses recherches qu’il s’agit principalement d’hommes voulant maintenir le contrôle et les privilèges qu’ils possèdent sur les femmes. Cela s’inscrit donc dans une mouvance réactionnaire. Et tel qu’expliqué dans son livre, ces tensions ne datent pas d’hier.

Roosh V veut s’approprier le corps des femmes et son propos grossier est d’un extrémisme qui soulève l’indignation. Il suggère notamment aux hommes de se mettre en couple avec des femmes souffrant de troubles alimentaires sous prétexte qu’elles prendront mieux soin de leur apparence. Mais il existe des formes d’antiféminisme plus douces, qui passent beaucoup plus inaperçues, mais dont les conséquences et répercussions sont réelles. Le travail des militantes n’est donc pas terminé et le féminisme a, en 2015, toute sa pertinence. Nous dénonçons collectivement le racisme, l’homophobie, la transphobie. Il faudrait faire de même avec la haine des femmes.